« Victime » de chantage, B. Arnault appelle la police !

À quoi sert d’être la deuxième fortune mondiale si c’est pour se faire menacer comme un moins que rien et, de surcroît, par son propre chauffeur ? [Celui qui ne se gène pas pour « faire chanter » ses salariés avec des montants riquiqui, n’aime pas être reconnue victime de ses turpitudes. MC]

La rocambolesque tentative de chantage dont a été victime Bernard Arnault aura mobilisé des dizaines d’agents du renseignement intérieur, des gros bras de toutes les espèces et des magistrats passés au privé.

Cette histoire déjà ancienne aurait pu rester secrète si la justice n’y avait pas plongé son nez. Résultat : aujourd’hui encore, elle continue de faire des remous !

Le sillage du Squale

Tout commence en 2011. Des mafieux corses sont pris en flagrant délit : ils faisaient les poches de rivaux tenanciers du Wagram (un chic cercle de jeux parisien). Très vite, l’affaire conduit les enquêteurs à s’intéresser à Bernard Squarcini, alors patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue DGSI en mai 2014) et parfait connaisseur de la voyoucratie insulaire.

Depuis, plusieurs magistrats (aujourd’hui les juges parisiennes Aude Buresi et Virginie Tilmont) ont suivi la nageoire du « Squale ». Passé en 2012 dans le privé, celui-ci, flanqué de toute une bande de chouettes poulets et magistrats, s’est mis au service de l’empereur mondial du luxe.

C’est (notamment) en suivant cette trace que la justice se focalise sur l’affaire de la tentative de chantage frappant Bernard Arnault et antérieure à l’arrivée de Squarcini à LVMH. Lorsqu’elle survient, en 2008, celui-ci est en effet patron de la DCRI. Ainsi que l’instruction l’établit, il va mettre au service du patron du luxe des dizaines de flics de sa direction, qui travailleront aux côtés d’officines privées.

L’étonnant, c’est que Bernard Arnault ne paraît pas au courant. Interrogé le 17 janvier 2019 par la police, il dément toute initiative des hommes de la DCRI en sa faveur : « C’est une insinuation dénuée de tout fondement. C’est totalement farfelu. »

Et d’ajouter : « Je n’ai pas davantage eu connaissance d’une tentative d’extorsion à mon égard de façon générale. »

Pourtant, son ex-chauffeur selivre à d’étonnants aveux. Entendu par les flics le 12 mai dernier, Didier L. affirme avoir été approché, alors qu’il n’était plus au service d’Arnault, par un paparazzi de sa connaissance.

L’idée ? Participer à un chantage contre le pédégé de LVMH, moyennant une commission de 5 % sur la somme soutirée. A partir de plusieurs cybercafés, les deux hommes adressent alors des mails de menace et de demande d’argent. Aussitôt, branle-bas de combat général chez les responsables de la sécurité du groupe.

Planques nocturnes

C’est ainsi que Charles Pellegrini, flic retraité de la PJ à la sulfureuse réputation, se retrouve dans le bureau de Squarcini à la DCRI (Levallois-Perret). Autour d’un whisky et de quelques cacahouètes, à en croire le récit fait aux juges de l’ex-bras droit du Squale, les deux amis papotent sur la meilleure manière de mettre la main sur le ou les maîtres chanteurs, puis de les empêcher de nuire.

Après cette rencontre, plusieurs poulets sont chargés de planquer nuit et jour devant des cybercafés à Paris et à Aix-en-Provence. Après quelques filoches et identifications de plaques d’immatriculation, ils finissent par « loger » Didier L. Quelques semaines plus tard, au petit matin, Pellegrini déboule au domicile du chauffeur.

Histoire de justifier l’intervention de ses hommes, Bernard Squarcini affirme, face aux deux juges qui l’interrogent le 28 juin dernier : « J’ai répondu à une demande qui relève de ma mission de protection du patrimoine économique. » Un argument qui fait pourtant tiquer des hauts gradés de la DCRI. Jusqu’au numéro deux de l’époque, qui se confie aux magistrats : « La saisine de la DCRI, qui aurait pu être concevable dans le cadre de la mission de défense du patrimoine économique, a plutôt été faite parce qu’il s’agissait d’une affaire privée. »

Quant à l’ancien sous-directeur chargé de la protection économique, il balance carrément aux juges : « Pour moi, ce sont des trucs qui n’ont rien à voir avec la DCRI. Cette histoire est une connerie. On avait d’autres choses à faire que de s’occuper de cela. » Encore un qui méprise le patrimoine économique !

« Pour ne pas ébruiter l’affaire, décrypte un enquêteur, LVMH avait préféré ne pas porter plainte et confier l’enquête au patron du renseignement intérieur, qu’il a ensuite embauché. » Pour la discrétion, c’est raté.

Depuis, Bernard Arnault s’y prend autrement avec ses chauffeurs.

Entendu le 15 avril, l’un d’eux a raconté aux juges être parti en 2015 avec un chèque de 450.000 euros en contrepartie d’un engagement à la boucler et de l’interdiction de garder un contact avec la famille Arnault.

Même pour un milliardaire, avoir un chauffeur est devenu hors de prix. Vive les transports en commun !

Quand la presse exaspère Arnault

Deux ans avant l’espionnage, orchestré par LVMH, de l’équipe du film « Merci Patron ! » (2016), de François Ruffin, un premier documentaire avait mobilisé la sécurité du milliardaire.

Le 30 avril, un journaliste de France 2 a exposé aux juges les pressions qu’il avait subies lors de la réalisation, en 2014, d’une enquête consacrée à l’exil fiscal de Bernard Arnault. Il a affirmé avoir fait l’objet de filoches et de menaces : au cours d’une interview, le PDG, face à une question gênante, « s’est énervé, a arraché son micro et [lui] a dit de faire attention à [lui] ». Il ne l’a pas mordu, au moins ?

Durant cette même audition, le journaleux a longuement détaillé des méthodes plus sympathiques encore utilisées contre son rédacteur en chef : « Une ancienne collègue m’a avoué avoir été appelée par Bernard Squarcini. Il voulait la rencontrer de toute urgence. » Au cours d’un déjeuner « entièrement consacré au rédacteur en chef », l’ex-patron du Renseignement intérieur aurait demandé à sa convive si « elle avait des dossiers sur le « red chef », en particulier sur des infidélités ou sur des rumeurs de harcèlement professionnel ». Sollicité, l’avocat de Squarcini n’a pas donné suite.

Chez LVMH, la liberté de la presse, c’est vraiment du luxe !


Didier Hassoux et Christophe Labbé – Le Canard Enchainé – 03/11/2021