Suite à l’allocution du 9 novembre 2021

Lorsque se chevauchent les déclarations présidentielles et la lecture personnelle… Où se trouve le vrai, le faux ? MC

[…]

J’ai relu une partie de votre livre [allocution] cette nuit, Monsieur, et ma colère contre vous au lieu de s’atténuer est encore montée d’un cran, je suis navré de vous l’apprendre.
Non content de rendre votre Quichotte ridicule, vous faites en sorte qu’on le bastonne, qu’on l’écrabouille, qu’on l’aplatisse, qu’on l’assomme, qu’on le rosse, qu’on le perfore, qu’on l’égorge, qu’on le bafoue, qu’on lui casse les dents, qu’on lui lance des pierres, qu’on le mette en morceaux, qu’on le lynche, qu’on le conspue, qu’on lui crache sur l’âme, qu’on le tourmente et le violente de trente-six mille façons, et cela, pour mieux lui écraser le nez sur la réalité et lui apprendre à vivre, comme le disent les esprits vulgaires.
En un mot, Monsieur, vous le martyrisez.
Avec un plaisir cruel, vous le faites chuter de son cheval un nombre de fois incalculables, vous le faites piétiner par un troupeau de taureaux sauvages, tant qu’à faire ! […] C’est du sadisme pur, je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser. Et cela croyez-moi ne m’amuse nullement.

Pourquoi lui réserver vous un sort aussi constamment cruel ?
Qu’a-t-il pu offenser pour que vous le punissiez ainsi ?
Que lui faites-vous donc payer ?
[…]
Voulez-vous décourager ceux qui espèrent encore qu’il existe des exceptions à l’écrasement général, qu’il existe des personnalités suffisamment singulières, intrépides et libres pour ouvrir des brèches dans l’étouffoir organisé ?
Voulez-vous réduire au silence tous ceux dont les paroles et les actes vous semblent déplacés parce qu’ils s’opposent à vos logiques indiscutables comme ils s’opposent à ceux qui font et défont l’opinion ?
Est-ce une façon de leur glisser à l’oreille : voyez ce qu’il vous en coûtera si vous vous insurgez d’une manière ou d’une autre ! Efforcez-vous donc d’être lâche ! Et apprenez à vous accommoder du monde comme il va ?
Seriez-vous de ceux (chaque époque a les siens) qui punissent les rêveurs de rêver d’un autre présent que celui auquel la plupart, tristement, se résignent ?
Seriez-vous de ceux qui veulent mettre au pas, à coups d’épée, à coups de peur, à coups de pub, à coups de diagnostics psychiatriques ou d’intimations politico-économico-religieuses, tous ceux-là qui s’écartent des chemins balisés ?
[…]
Excusez-moi, Monsieur, mais je ne peux m’empêcher de vous le répéter : cette violence que vous lui infligez n’est en rien amusante : elle est tout simplement odieuse, et ne me concerne au plus haut point, accordez-moi la liberté de vous le dire.


Lydie Salvayre – Rêver debout. (Éditions du Seuil)