Rêver Debout

Extraits

Monsieur, je vous le dis tout net, je ne suis pas d’humeur a rire, et les façons de vous traiter votre Quichotte ne sont pas de mon goût.

Vous prétendez que son cerveau, tout ampli des fadaises qu’il a lu dans des livres et qu’il croit véridiques, l’amène à commettre des actes insensés.

Est-il insensé de considérer que la littérature n’est pas lettre morte, parure de cheminée, boniments inutiles, mais plutôt lettre vive, ardente, expérience intime qui bouleverse la vie ?

Est-il insensé de se révolter contre les saloperies dont nous sommes témoins, et de leur livrer bataille avec les moyens du bord, quitte à se casser la gueule.

Est-il insensé de vouloir se faire le rempart et l’appui des déshérités de toutes sortes, au risque de déplaire à la Santa Hermandad qui veille à ce que rien ne nuise à sa très sainte église comme à sa très catholique majesté ?

Préférez-vous que l’indifférence, la résignation ou l’addiction devienne notre lot, et que nous regardions sans piper la misère des autres dès lors qu’elle ne nous regarde pas ?

Préférez vous qu’on les dénonce tout en se gardant bien d’agir, comme si évertuent nos révolter en toc – mine indignée, voix frissonnante et tenue savamment débraillé – pour se délecter ensuite de leurs très fatales impuissances ?

Ou, pire encore, préférez-vous un monde où l’on ne croirait plus à rien, où l’on ne vouerait plus à rien et où l’on s’en féliciterait avec plus ou moins de cynisme ?

Préférez-vous un monde où il y aurait plus motif à s’exalter, sinon devant la flambée des cours de l’action Tencent ?

Un monde où l’enthousiasme, l’ardeur, le désir impérieux et sauvage ne surgirait plus que devant le projet d’engranger toujours plus de dividendes ?

Pardonnez-moi, Monsieur, de m’adresser à vous avec les mots de mon époque, mais votre livre me ramène si furieusement à notre présent que je finis par oublier que quatre siècles nous séparent.


Lydie Salvayre — « Rêver debout » — Éditions du seuil