« Wokisme », fausse menace, mais vraie recette.

« Woke », ce mot américain désignant les personnes conscientes des oppressions que subissent les minorités, est détourné et brandi ad nauseam en France par les réactionnaires comme « le nouvel ennemi de la République ».

[…] Le terme « woke »,  littéralement « éveillé », provient de l’argot africain-américain. Il désigne de manière positive un état d’éveil et de conscience face à l’oppression qui pèse sur les minorités ethniques, sexuelles ou religieuses. Dévié de son sens originel, il est brandi ad nauseam, en France, par les réactionnaires comme « le nouvel ennemi de la République », dans le but de disqualifier sans nuance toutes formes de lutte progressiste.

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Mais, au fait, qu’est-ce que cela veut dire, « woke » ?

À l’origine, ce mot américain est un dérivé de « woken », participe passé du verbe « wake » (être éveillé ou se réveiller). Il est surtout utilisé, aux États-Unis, dans l’argot africain-américain : c’est un mot des opprimés pour verbaliser leur oppression.

Il signifie aussi « rester alerte » face aux dangers que peuvent rencontrer les Noirs dans une société dominée par les Blancs. Et fait écho, à partir des années 1960, aux revendications du mouvement pour les droits civiques.

En 1965, Martin Luther King, dans un discours aux étudiants de l’Oberlin College, dans l’Ohio, les avertit : « Le vent du changement souffle, le grand défi pour chacun d’entre vous est de rester éveillé devant cette révolution sociale. »

Puis, le mot « woke » ressurgit dans les années 2010. Il reste fortement lié à la cause noire, revenant en force avec le mouvement Black Lives Matter contre les violences policières, à partir de 2013. […] Parallèlement, des militants progressistes états-uniens popularisent, sur Twitter, le #StayWoke (« restez éveillé/alerte ») face aux injustices raciales et sociales, ce qui permet au terme de sortir du cercle africain-américain pour se diffuser plus largement à gauche.

Au point d’être surdiffusé, galvaudé, surutilisé et parfois moqué. Le mot devient valise : sont « woke », pêle-mêle, les féministes, les antiracistes, les mouvements LGBTQ, les écologistes…

Il n’en faut pas davantage pour que la droite conservatrice et l’extrême droite américaines commencent à s’y intéresser. Ce sont elles qui, bientôt, vont l’employer le plus, alors que ses premiers utilisateurs l’abandonnent peu à peu.

Pour elles, être « éveillé » aux injustices est une tare. Et le label « woke » une arme de la guérilla culturelle. Derrière cette étiquette s’inventent une sorte de procès en progressisme et surtout une incroyable machine à disqualifier la gauche. Ne restait à cette arme rhétorique qu’à traverser l’océan et atterrir en France.

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De « woke », on est donc passé au « wokisme », qui deviendrait une idéologie en soi – qu’importe que personne en France ne s’en revendique. Quand on n’évoque pas carrément le « Wokistan », pays imaginaire au creux de la bannière duquel se draperaient les « gauchos ».

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Dernière aberration en date, le 18 octobre 2021, le ministre des Transports Jean-Baptiste Djebbari interrogé sur le pas-encore-candidat xénophobe Éric Zemmour, déclare que ce dernier « a une politique assez wokiste ». « Il ramène chacun à ce qui le distingue des autres, ce qui est le propre du wokisme », se justifie le macroniste.

Une telle sortie permet de mesurer à quel point le mot a dévié de son sens originel : de sensibilité aux injustices dans le but de les combattre et de s’émanciper, il est devenu une insulte contre un courant supposé qui chercherait à essentialiser les individus.

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Cyprien Caddeo. Source (Extraits)