Échanges autour du MLF

Nous relayons ce débat entre les membres auteurs-journalistes de  “Charlie Hebdo”, lu dans le dernier n° du 03 Nov 2021. Il nous semble intéressant et ouvert… mais ce n’est que notre avis, le vôtre nous intéresse ou plutôt intéresse tous les abonnés à ce blog… alors un peu de courage et d’expression sur ce “mouvement” pas toujours apprécié… parfois clivant… MC

Charlie Hebdo est pratiquement né parallèlement au MLF.

Logique donc que les combats féministes aient toujours été scrutés, analysés, commentés, et en général soutenus par ses dessinateurs et ses auteurs. Les éditions Les Échappés publient ce 4 novembre Charlie Hebdo libère les femmes.

Un demi-siècle d’articles et de dessins sur les droits des femmes. Quoi de mieux pour saluer cette parution qu’un débat de la rédaction autour des enjeux et des différends qui traversent le féminisme aujourd’hui, à l’heure où le militantisme se fractionne en chapelles, où l’universalisme est contesté à gauche et où chacun se dit plus féministe que son voisin?

GÉRARD BIARD : On est aujourd’hui dans ce qu’on appelle la troisième vague du féminisme. Pour aller vite, la première était celle de l’accès aux droits politiques, la deuxième était celle de l’accès aux «droits reproductifs ». Tous les combats concernant ces droits ne sont pas terminés, loin de là, notamment pour tout ce qui touche à leur application. Mais, maintenant, on est dans autre chose : il s’agit avant tout de changer les comportements, et c’est beaucoup plus difficile, car le droit et la loi ne peuvent pas tout. On touche à des questions intimes, Ma sphère privée. La loi peut déclarer que tels ou tels comportements ne sont pas tolérables, comme les violences à l’intérieur du cercle familial ou le harcèlement de rue. On est souvent plus dans la sociologie que dans le droit. On constate aussi quelque chose de nouveau. La nature du militantisme a changé, il est beaucoup plus radical, et il est traversé par les mêmes contradictions que le militantisme antiraciste. C’est le cas, par exemple, avec ce qui s’est passé lors des manifestations du 8 mars, où des militantes féministes ont été attaquées par d’autres militants, du mouvement trans. Ça risque d’ailleurs de se reproduire dans les prochaines manifs du 25 novembre… Il y a toujours eu des antagonismes à l’intérieur du féminisme, mais actuellement, ces affrontements sont davan­tage mis en scène et médiatisés. En plus, avec l’impact qu’a eu #MeToo, les combats féministes touchent toute la société. Même dans des journaux comme Le Figaro, on parle des combats féministes, et pas forcément pour les critiquer. Ce n’est plus comme dans les années 1970, où les mouvements féministes étaient vus par une majorité de la population comme des « histoires de bonnes femmes ». Dans n’importe quel coin de France, on parle de féminicides, de violences intrafamiliales, ça entre dans le quotidien des gens et ça provoque d’autant plus de tensions.

LAURE DAUSSY : On peut commencer par se réjouir, effectivement, du fait qu’il n’y a jamais eu autant de présence du féminisme dans la société, dans l’espace public et médiatique. Alors qu’il y a eu un creux dans les années 1980-1990, il y a à présent une multitude de mouvements féministes, une multitude d’initiatives, au risque parfois que cela parte dans tous les sens. Les adolescentes de 14-15 ans sont beaucoup plus conscientes des inégalités femmes-hommes, ne se laissent pas faire, et ça, c’est réjouissant. Il y a eu le mouvement #MeToo, qui a permis une prise de conscience de l’ampleur des violences faites aux femmes. Le sujet des violences sexuelles avait déjà été abordé par les féministes du MLF, elles s’étaient mobilisées pour que le viol soit davantage pris en compte et condamné. D’ailleurs, c’est terrible pour certaines féministes de cette époque de constater qu’il faut toujours reprendre les mêmes combats… Les droits acquis ne le sont jamais définitivement. Mais, à l’époque, ce sujet n’avait peut-être pas eu autant d’impact que maintenant. L’ampleur du mouvement #MeToo a permis de voir combien les femmes qui portaient plainte n’étaient pas entendues. Et aussi que beaucoup ne portent pas plainte, car c’est un parcours très difficile.

On peut aussi constater qu’il y a un aspect négatif de ce mouvement. C’est le cas avec ce qu’on appelle la « cancel culture ». Elle est la conséquence du fait qu’au niveau de la justice, pendant très longtemps, les violences faites aux femmes n’ont pas été prises en compte. Et donc, on a vu apparaître une espèce de «justice parallèle », qui prend la forme d’un ostracisme social. On l’a vu avec certains accusés visés par le « #BalanceTonPorc », qui ont subi cet ostracisme et ont perdu leur emploi, leur vie sociale, sans qu’il y ait de réflexion sur la proportion entre ce rejet qu’ils ont enduré et les mots déplacés qu’ils avaient pu prononcer. Parfois, c’est l’inverse : les conservateurs dénoncent une « cancel culture » là où il n’y en a pas vraiment. PPDA a été accusé de viol et d’agression sexuelle par une vingtaine de femmes, et on le voit toujours intervenir dans des conférences d’écoles de journalisme…

Une dernière chose, je me pose la question de l’image de la sexualité que peuvent avoir certaines jeunes femmes aujourd’hui, après le mouvement #MeToo. Elles pourraient avoir l’impression que les agressions sexuelles sont partout, que tous les hommes sont des violeurs. J’en ai entendu dire : « Je ne veux pas aller à Sciences Po, car je ne veux pas être violée. » Il ne faudrait pas donner l’impression que toutes les femmes sont des victimes, que toutes risquent d’être agressées par tous les hommes. Un des éléments importants de l’émancipation des femmes, c’est la liberté sexuelle. Le mouvement #MeToo doit s’inscrire dans cette libération sexuelle, et pas l’empêcher.

G. B : Il y a aussi une recherche de pureté de la part de ces mouvements qui produit cet effet-là.

INNA SHEVCHENKO : En ce qui me concerne, je reste une féministe très enthousiaste et mobilisée. On a plus que jamais besoin de ce combat, encore plus qu’il y a cinq ans, parce que je vois que les Trump, les Orbân, les Zemmour se multiplient et les droits des femmes font partie de leurs premières cibles. Aux États-Unis, dans certains États, les femmes perdent le droit à l’avortement, droit qu’on a jugé comme acquis. Je suis enthousiaste aussi, car je vois combien ce combat est devenu très populaire parmi les jeunes. On n’a pas honte de se revendiquer féministe, contrairement à ce qui était encore le cas il y a quelque temps. Je me réjouis aussi que ce combat devienne beaucoup plus important dans des pays comme la Russie et l’Ukraine, ou en Europe de l’Est, où le féminisme a toujours été ridiculisé.

Simultanément, je suis aussi, et de plus en plus souvent, un peu sceptique à l’endroit du féminisme moderne occidental. Le combat principal en Russie, par exemple, ce n’est pas de choisir les mots corrects, comme «personne à vulve» pour dire une femme. Le combat principal en Russie, c’est de pénaliser les violences conjugales, car aucune loi n’existe pour les criminaliser. Le féminisme est le seul mouvement politique qui met au centre la libération des femmes et des filles dans le rôle de classe. Aujourd’hui, je constate que le féminisme occidental moderne semble ne plus vouloir se battre pour toutes les femmes dans le rôle de classe opprimée. On se dirige vers la création de hiérarchies entre les femmes, fondées sur les identités. La politique identitaire a pénétré le féminisme avec plus de succès que d’autres mouvements. On crée des groupes, «les femmes blanches, cis », et de l’autre côté «les femmes racisées, les queers, les LGBTQ»… La priorité du combat féministe est en train de changer, et c’est quelque chose d’assez dangereux. On parle du féminisme intersectionnel et du féminisme universaliste comme de deux courants qui s’affrontent. On n’utilise plus l’intersectionnalité comme un outil d’analyse, qui est pleinement utile, mais comme un cadre idéologique. On divise les femmes en groupes, comme si des groupes de femmes opprimaient d’autres femmes, et, finalement, on ne parle plus du patriarcat. Il est assez dangereux de voir cette tendance-là dans le féminisme occidental.

L. D.: Au départ, l’intersectionnalité est un outil très intéressant, qui a d’ailleurs toujours été utilisé par les féministes, sans forcément employer ou revendiquer le mot. Une femme noire lesbienne est évidemment plus discriminée qu’une femme blanche hétéro, ce sont des discriminations qui se surajoutent. Là où l’intersectionnalité est dévoyée et même utilisée contre l’émancipation des femmes, c’est qu’elle oublie le patriarcat religieux. La religion est considérée comme un sujet de discrimination, au même titre que l’orientation sexuelle ou la couleur de peau. Alors que la religion n’est pas une identité, elle peut être critiquée, mise à distance. Une croyance, un dogme, ne se confond pas avec le croyant lui-même. On peut, on doit pouvoir critiquer des injonctions religieuses au nom de la liberté. Des intersectionnelles soutiennent la revendication de « pudeur » de certaines femmes, avec les revendications de porter le burkini ou le voile, par exemple, sans prendre en compte ce qui influence cette revendication, c’est-à-dire la bigoterie religieuse qui impose aux femmes de cacher leur corps. J’en veux à ces féministes qui, par antiracisme, ne dénoncent plus le patriarcat religieux et laissent certaines jeunes femmes aux mains de cette bigoterie. C’est un sujet compliqué aussi, car il est instrumentalisé par l’extrême droite. On l’a vu récemment avec Zemmour, qui va dans la rue demander à une femme de se dévoiler. C’est évidemment contre-productif et catastrophique pour ce combat. Ne stigmatisez pas les femmes qui veulent porter le voile, mais, dans le rôle de féministe de gauche, continuer à pouvoir porter une critique sur ce sujet.

L.S.: Le féminisme lui-même est d’ailleurs instrumentalisé par l’extrême droite. On voit des mouvements d’extrême droite qui se disent féministes. Le mouvement féministe a perdu de vue ses objectifs. Ce qui se présente aujourd’hui comme féministe n’a parfois rien à voir avec la libération des femmes. Il est beaucoup plus facile d’être féministe à l’heure actuelle, parce que tout passe pour du féminisme. Je suis très en colère contre la façon dont le féminisme est abandonné par la gauche et les responsables politiques dits progressistes. Le voile, cette injonction religieuse pour les femmes, est non seulement défendu comme un choix, mais on le présente à présent comme un outil de libération, d’empowerment, on crie le slogan « Mon corps m’appartient » et l’on met comme symbole le hijab, c’est grotesque. C’est la même chose avec la prostitution, on ne se demande plus si c’est un choix conditionné ou pas. Soit tu reconnais la prostitution comme un travail comme un autre, soit tu es « putophobe ».

NATACHA DEVANDA : Les gens qui ne sont pas des militants aujourd’hui sont dans un grand flou concernant le féminisme. J’ai l’impression d’une forme d’OPA de ces mouvements « woke », pour le dire rapidement. J’éprouve des difficultés à comprendre comment on peut être féministe et voilée et revendiquer ça comme une libération ; pour moi, ça ne passe pas. Dans les chaumières un peu éloignées de Paris, on doit se dire : « Mais qu’est-ce que c’est que cette approche ? » Par ailleurs, on ne parle plus du tout des inégalités salariales : il y a toujours 20 % de différence salariale entre les hommes et les femmes. Ces inégalités disparaissent derrière des revendications qui paraissent surréalistes, comme de savoir si un trans pas encore opéré est une femme ou pas. Tout ça dessert la cause féministe.

RICHARD MALKA : Il me semble qu’il y a une rupture générationnelle lourde. En dessous de 25-30 ans, on a perdu le féminisme universaliste. Je réagis compte tenu de ce qui a été dit à propos de l’extrême droite : oui, c’est récupéré par l’extrême droite, mais il faut arrêter d’abandonner tous les thèmes qui ont été ainsi récupérés. C’est ce qu’il se passe depuis trente ans sur la laïcité. Combattre l’extrême droite, c’est justement de pas lui abandonner ces sujets.

L D. : Je voudrais revenir sur la question de la prostitution. J’ai vécu ces moments où des militantes féministes se battaient pour la loi sur la pénalisation des clients. C’était annoncé comme une grande loi féministe, équivalente à celle de l’IVG. Finalement, on se rend compte qu’elle n’est pas appliquée, il n’y a aucune volonté politique. Il y a eu très peu de pénalisation de clients, à peine 2 000 pour toute la France. Et en ce qui concerne les parcours de sortie de la prostitution, l’aide proposée aux prostituées est indigne. En plus, pour aider ces femmes qui, souvent, sont des étrangères en situation irrégulière, il faut une autorisation dé séjour, or elle est fréquemment refusée par les préfets, car ils pensent qué cela va créer des appels d’air pour l’immigration. Je ne comprends pas pourquoi les associations qui ont défendu cette loi ne montent pas davantage au créneau pour dénoncer ça. C’est l’illustration du fait qu’il ne suffit pas de voter des lois.

RISS : On a l’impression que certaines féministes plus jeunes n’attendent plus rien de la loi, là où avant il y avait une approche légaliste. On a l’impression que certaines féministes ne croient pas à l’efficacité de la loi et pensent que ça se joue bien en amont, qu’il faut « déconstruire » ce que sont les gens, qui auraient été mal « éduqués ». On est dans le fantasme. Chacun y va de sa théorie. Il n’y a plus de cadre légal. On voit apparaître un féminisme populiste, démago.


… Le débat se poursuit dans les pages internes de « Charlie Hebdo » – 03/11/2021 – Source (Extraits)