Le Dezingueur

François Hollande, ce professionnel de l’esquive, qui publie un livre dont le titre est « Affronter »… Voilà qui est marrant!

Un peu comme si Balkany sortait un traité d’éthique ou si Alice Coffin écrivait un éloge du patriarcat. Cette audace a dû en faire rigoler plus d’un, surtout ses vieux potes socialistes, témoins étonnés puis désespérés de sa surprenante passivité.

Mais cela ne rebute pas l’ex-président, qui déambule de plateaux de télévision en matinales de radio avec l’aisance des vieux briscards.

Les journalistes, à qui il s’est bien trop confié, ont causé sa perte. Mais, c’est plus fort que lui, il adore ça. Sur un plateau, il ronronne comme un matou repu. La promo de son livre, c’est .une bénédiction, une renaissance.

Depuis son départ de l’Elysée, c’est même sa principale occupation, puisqu’il a publié… quatre livres en quatre ans. Autant dire qu’il n’arrête pas.

Et hop France Inter, salut « Quotidien », oh LCI, France 5, c’est toujours un plaisir, et coucou Europe 1, c’est sympa de se revoir, ah non, mince, c’est plus les mêmes. Le revoilà donc, serein, placide, bonhomme, badin.

Que veut-il ? En aucun cas régler des comptes, bien sûr. La revanche, très peu pour lui. N’a-t-il pas déjà tout dit ? Pas du tout, assure-t-il. Après avoir dressé un bilan flatteur de son action dans « Les Leçons du pouvoir » et s’être livré depuis son départ de l’Elysée à toutes sortes de réflexions un peu creuses sur ce qu’il conviendrait de faire, il veut tracer « une voie nouvelle ». Il veut « dire la vérité de façon totalement désintéressée ». Pourquoi le préciser ?

Grand saigneur

C’est même plus que ça, il est cette fois-ci question de générosité, car Hollande veut « transmettre ». « Transmettre, telle est la mission qui incombe à toute personne dont l’expérience peut offrir une chance de plus pour la génération qui vient. » C’est beau, un homme qui lâche prise.

Mais, voilà, avant le moment du don, il y a quelques jets d’acide pour solde de tout compte. Donc, Montebourg est un zozo, Mélenchon le fossoyeur de la gauche, Pécresse une chiraquienne sans moteur, Bertrand un suffisant insuffisant. C’est bien sûr un hasard, François Hollande ne se montre élogieux qu’envers trois retraités de la politique, Taubira, Cazeneuve et… Sarkozy.

Mais c’est évidemment son successeur l’objet de ses piques les plus ciselées. Et, là, il faut bien reconnaître que l’ex-président a su renouveler ses critiques. Car, sur Macron, Hollande a tout dit.

Se voulant protecteur et bienveillant, il a souligné son inexpérience quelques semaines seulement après son élection, lors des cérémonies du 8 mai 2017. Ce qui donne : « J’ai beaucoup d’émotion à donner à Emmanuel Macron la marche à suivre. » Puis il lui a montré la voie, qui consiste, c’est bête comme chou, à faire du Hollande : « Ce qu’il faut, c’est conforter le mouvement qui s’est engagé sur l’investissement, le pouvoir d’achat, et éviter toute décision qui viendrait contrarier ce mouvement » (août 2017), avant de minimiser ses mérites : « J’avais hérité d’une situation très difficile, mon successeur a une situation bien meilleure, mais tant mieux. »

En avril 2018, l’ennemi juré de la finance, qui n’eut guère de mal à se convertir à la politique de l’offre, qualifie Macron de «président des très riches ». Il entonne à cette occasion l’air de la trahison, mais sur un mode grand seigneur : « J’ai toujours admis la compétition politique, mais je pense qu’elle doit se livrer au grand jour et s’assumer franchement. Convenons que ce ne fut pas le cas. »

Sous un anonymat pas vraiment masqué, il cogne à nouveau dans le livre de l’écrivaine Gaël Tchakaloff (1). «Les gens vont croire que je prends ma revanche, mais ce n’est pas le cas », assure-t-il. Qui pourrait penser une chose pareille ? Il y décrit un ambitieux hors-sol qui « veut réussir » et reçoit beaucoup, épaulé par « tout un réseau financier, économique, médiatique ».

Flingueur en chef

Dans « Affronter », il fait le procès d’un président sans amarres et sans boussole, sans route tracée, encore populaire mais « par défaut », « sautant d’une conviction à l’autre comme une grenouille sur un nénuphar », qui « fait preuve d’insensibilité devant certaines détresses », un homme qui déchire plus qu’il ne rassemble, mais un homme qui lui ressemble. Car, l’essentiel, il l’a déjà dit il y a cinq ans. « Emmanuel Macron, c’est moi », confiait-il en 2016 dans « Un président ne devrait pas dire ça… ».

« Petit chose qui craignait de rester à la porte des salons, se désespérait de son rôle d’amu­seur, qui distrayait par ses foucades mais échouait à exercer une influence. » Ces quelques lignes consacrées à Eric Zemmour sont signées Hollande. A défaut d’être le recours de la gauche, le meilleur dézingueur de France, haut la main.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé – 27/10/2021


(1) « Tant qu’on est tous les deux », Flammarion (août 2021).