Ce carburant de toutes les galères !

Le Liban, c’est loin, et on se soucie rarement de savoir ce qu’il s’y passe, à moins d’une bonne guerre ou d’une explosion hollywoodienne dans le port de Beyrouth.

Le pays du Cèdre (allons-y pour les clichés) est actuellement frappé par une pénurie de carburant, et les actualités nous montrent les automobilistes libanais au bord de la guerre civile, après deux jours sans une goutte d’essence à verser dans leurs grosses voitures.

On pourrait se délecter de voir dans un tel pétrin un pays autrefois surnommé la Suisse du Moyen-Orient, patrie de Carlos Ghosn et du Hezbollah. Ce serait assez bas, et surtout pas très malin, car le Liban, c’est l’avenir. Notre avenir à tous sur cette planète. Regardez bien ces automobilistes de Beyrouth qui hurlent contre les pompistes des stations-service, regardez bien les soldats déployés autour des files d’attente pour éviter que ne coule le sang. Demain, c’est vous, c’est nous qui nous retrouverons dans ce beau merdier.

En France, la crainte du gouvernement de voir le mouvement des « gilets jaunes » reprendre vie à cause de l’augmentation du carburant a été étouffée (pour le moment) grâce à une aide de 100 euros allouée à ceux qui gagnent moins de 2 000 euros net par mois.

Cent euros pour empêcher le pays de sombrer dans les manifs et le chaos. C’est parallèlement pas très cher et pas très rassurant, car on se demande pendant combien de temps encore l’État aura les moyens de se payer des rustines à 100 euros pour éviter la guerre civile.

… et les choses ne font que commencer.

Il y a aussi l’aluminium, dont la production mondiale a chuté, à cause des hausses du prix de l’électricité, car la fabrication de ce métal à partir de la bauxite est vorace en kilowattheures.

Pour le bois, ce n’est pas mieux, car la pâte à papier est devenue rare, et la Chine achète à prix d’or des tonnes de chêne et de hêtre à travers le monde, ce qui fait monter les cours de tous les papiers, y compris celui pour imprimer le journal que vous avez entre les mains. Les éditeurs ne sontmême pas sûrs d’avoir suffisamment de stocks pour fabriquer tous les livres qu’ils aimeraient mettre en librairie à la fin de l’année. Et les quantités de papier recyclé

sont trop faibles pour satisfaire tous les besoins, comme les emballages de vos colis commandés sur Amazon.

Ajoutez à cela l’épidémie de dépressions provoquées par l’« écoanxiété » (c’est comme ça qu’on dit), et le décor est planté pour que la France devienne le Liban de demain.

Ce qui fait peur, c’est l’étape suivante, celle qui, après que chacun aura épuisé toutes ses réserves d’amabilité, verra dégringoler des êtres humains civilisés dans un monde digne de Mad Max, où les gens s’entre-tueront pour des bidons d’essence, pour une planche de bois, quelques cartons ou deux, trois casseroles en aluminium…

La COP26, qui s’ouvre le 1er novembre 2021, est censée nous sauver de ce désastre annoncé.

En ce moment passe sur les écrans une publicité pour une bagnole italienne que Leonardo DiCaprio recharge à une borne électrique, en nous disant droit dans les yeux qu’il faut « changer les choses, mais pas y renoncer ». La publicité est dotée d’un pouvoir de persuasion qui semble indifférent à tout ce qui lui est extérieur. Elle est surtout d’une arrogance sans limites qui parviendrait presque à nous faire croire qu’il existe quelque part, on ne sait pas très bien où d’ailleurs, une autre voie, une issue vers laquelle l’humanité trouvera le salut.

La mémoire des hommes se rappellera-t-elle un jour tous les mensonges que la publicité aura diffusés pendant des années pour nous faire croire que jamais on ne devrait renoncer à nos existences d’animaux consommateurs?

On sait déjà que les décisions de la COP26 pour obliger les gouvernements du monde à prendre des mesures afin de réduire les effets du réchauffement climatique ne seront pas respectées. Car personne, aucun Premier ministre, aucun président démocratiquement élu, pas même un dictateur autoproclamé, n’a jamais osé contredire ce qu’affirme la publicité.

Dans leur malheur, les Libanais ont de la chance : ils ont une longueur d’avance sur nous [mais ce n’est que de l’humour très noir – MC].


Edito de RISS – Charlie Hebdo – 27/10/2021