Déficit imaginaire de l’assurance-chômage

Alors que des millions de gens tueraient père et mère pour décrocher un boulot au Smic, la ministre du Travail s’attaque à la priorité des priorités : le déficit de l’assurance-chômage. Comment est-ce possible ?

« Je pense que la réforme de l’assurance-chômage est nécessaire, pour lutter contre la précarité, et pour dissuader des entreprises de recourir de manière excessive à des contrats de travail de courte durée. » Élisabeth Borne, BFMTV le 28 février 2021

Bon, c’est du Élisabeth Borne, ministre du Travail, donc, comme d’habitude, c’est du gloubi-boulga. Certes, pénaliser les entreprises qui multiplient les CDD, tout le monde est d’accord. Car les chiffres sont violents. Avant même la crise du Covid, 83 % des CDD duraient moins d’un mois. Et un tiers des contrats de CDD ne duraient alors… qu’une seule journée !

Baisser les allocations chômage, c’est idiot

Mieux vaut se tourner vers les syndicats qui, chose rarissime, ont tous signé le même texte, dans lequel ils indiquent leur « profond désaccord avec le principe fondateur de cette réforme selon laquelle la baisse des allocations chômage inciterait à un retour plus rapide à l’emploi ». Pour eux, derrière le paravent de « l’équité », la réalité est celle, triviale, « d’importantes économies budgétaires », effectuées « aux seuls dépens des demandeurs d’emploi ».

Et ils se trouvent que les économistes et les sociologues leur donnent raison. Selon de nombreuses études, recensées ici, il est faux de penser que couper les vivres aux chômeurs les fera retrouver du boulot plus vite. En effet, chômeuses et chômeurs manquent plutôt d’argent pour retrouver du travail, une tâche compliquée… qui demande du temps et de l’argent.

De plus, à quoi bon prendre un boulot qui ne vous convient pas et que vous allez lâcher au bout d’une semaine ? Quel intérêt, pour vous, pour l’entreprise, pour l’économie française ? Couper les vivres aux chômeurs est purement idéologique. Cette idée avait été défendue en 1993 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui défendait alors la baisse du Smic, la baisse des allocations chômage (coucou Élisabeth), la facilité des licenciements (coucou Myriam, coucou Muriel), etc.

Mais ça, c’était il y a bientôt 30 ans ! Or la même OCDE a expliqué depuis qu’elle s’était gourée, et que le mieux était des allocations chômage à la durée certes limitée, mais élevées, et accompagnées d’un suivi de qualité des personnes privées d’emploi. En 2006, l’OCDE écrivait qu’il fallait que les systèmes d’indemnisation chômage « facilitent et soutiennent la recherche d’emploi ».

Or, on en est loin. Mais Élisabeth est en cela digne de Manu, obsédé par le fait de « rattraper le temps perdu » : autrement dit, mettre en œuvre le programme ultra-libéral qui a échoué partout, et que l’immense majorité des économistes intelligents de la planète rejettent aujourd’hui.

Les chômeurs : assistés, ou abandonnés ?

Certes, l’assurance-chômage va être en déficit cette année. Elle joue simplement son rôle. Vous préférez baisser les allocs des chômeurs, et voir se multiplier les expulsions de logements, les familles brisées, les parents drogués, les personnes à la rue ?

D’autant plus que ce déficit n’en est pas un. En temps normal, l’assurance-chômage, c’est-à-dire le prélèvement de cotisations sociales sur les salaires, moins les allocations versées aux personnes privées d’emploi, présente un solde positif. Une prouesse qui s’explique par le fait que les allocations chômage sont très faibles en France.

Car savez-vous que, s’il y a plus de 6 millions de personnes inscrites à Pôle Emploi, moins de la moitié d’entre elles touchent une indemnité ? Les autres doivent quémander le RSA, ce que de nombreuses personnes ne font pas, car c’est compliqué, et humiliant.

Un déficit ? Où ça ?

Mais alors, d’où vient le « déficit de l’assurance-chômage » avec lequel on nous rebat les oreilles depuis des décennies ? Du gros État, incapable de créer les emplois manquants, mais qui demande à l’assurance-chômage de financer Pôle Emploi. Or Pôle Emploi, c’est autre chose, l’agence de placement des chômeurs, et non pas l’institution qui leur verse (ou pas) des sous.

Comme l’expliquait mon pote Christian Chavagneux, en 2016 : « Sans ces charges supplémentaires, l’Unédic dégagerait un solde positif. Y compris depuis la crise de 2008 : sur la période 2008–2015, l’excédent s’élève à 2,9 milliards d’euros. »

Eh oui, je sais, c’est compliqué, l’État et la Sécurité sociale ce n’est pas la même chose, mais vous ne l’avez pas appris à l’école. L’immense majorité des journalistes et des politiques se font avoir aussi, parce qu’ils ne connaissent pas mieux que vous la différence.

[En tout cas quelle ironie lorsque Élisabeth Borne parle au nom de la gauche… – MC]

Alors que les syndicats, ce sont de sales droitards qui défendent ces privilégiés de chômeurs oisifs, surtout quand le premier Youtubeur venu peut traverser la rue pour venir becqueter à l’Élysée.


Jacques Littauer – Charlie Hebdo Web – Source (Extraits)

2 réflexions sur “Déficit imaginaire de l’assurance-chômage

  1. bernarddominik 29/10/2021 / 17:56

    En étatisant les comptes sociaux, chômage et santé, le gouvernement avait une idée derrière la tête: réformer pour les rendre bénéficiaires, et ainsi financer les aventures présidentielles en catimini, c’est-à-dire hors budget.
    Baisser les indemnités de chômage ne donnera pas du travail.
    Le fond du problème, c’est l’inadéquation entre le désir des chômeurs et les emplois proposés, se pose alors la question des choix économiques, est-il normal qu’un Master 2 en biologie un ingénieur en mécanique, un techsup en chimie ne trouvent pas de travail?
    On importe pourtant massivement dans ces domaines.
    Il n’y a pas seulement un problème de qualification des chômeurs, il y a bien un problème d’investissement.
    On nous dit que la croissance a été forte grâce aux vacances où les Français ont dépensé.
    C’est oublier que la richesse n’est pas dans la consommation, mais dans la production.
    Nos gouvernants raisonnent à l’envers.

  2. jjbey 30/10/2021 / 10:07

    Être ou ne pas être chômeur ne dépend pas de la volonté individuelle, mais du marché de l’emploi qui, lui, dépend du patronat, voire de l’État.
    Mais, ce sera l’État, autrement dit les affidés du patronat qui va décider du sort des chômeurs.
    La boucle est bouclée et au passage si les prétentions salariales de la victime sont revues à la baisse, c’est tout bénéfice pour les actionnaires.

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