Faut-il «le» lire ?

… « Au printemps des monstres », 800 pages de Philippe Jaenada

Sur la foi de critiques avisées, j’ai acquis et lu ce livre, véritable pavé, un peu aussi parce qu’il relate un fait divers dont j’avais gardé certaines connaissances médiatiques lors de ma jeunesse.

S’il ne tenait qu’à moi je résumerai l’intégralité de ce « roman » tout au plus dans une dizaine de lignes.

Parti sur un fait divers ayant eu lieu au printemps 1964, l’auteur Philippe Jaenada enquête jusque bien après les années 2000 sur cette affaire décortiquant fils après fils l’imbroglio de cette affaire et tous les personnages gravitant autour.

Je dois dire qu’à partir de la moitié du livre, la somme des enquêtes sur chaque protagoniste, le nombre de détails, ma lassée. À certains moments il faudrait être soit enquêteur, soit juriste, soit psychologue, pour comprendre l’intégralité de la narration.

Bien évidemment ceci n’est qu’un avis personnel. MC


Critique publiée par Moizi le 6 octobre 2021 Source

Au printemps des monstres est sans doute le meilleur livre du Goncourt que j’ai lu jusque là (c’est le 11ème que je lis de la sélection) et c’est le plus long… Enfin on a un auteur qui prend son temps pour raconter quelque chose… Qui ose digresser, donner son avis, tenter de véhiculer quelque chose chez le lecteur… On sent que le but n’était pas de rentrer dans une sorte de cahier des charges du roman qui doit pas dépasser 200 pages sinon personne ne le lira (personne ne le lira de toutes façons).

Bref, ce bouquin retrace une histoire vraie, visiblement, une enquête sur un gamin mort en 1964 et retrouvé dans une forêt. Bon déjà rien que l’idée est salvatrice dans une sélection du Goncourt aussi morne… un polar… Enfin pas vraiment, mais un peu quand même. Disons qu’il va raconter donc l’enquête, l’arrestation du suspect, sa condamnation et surtout pourquoi est-ce qu’il n’a sans doute pas pu commettre ce crime. Il y a tout dans cette affaire, du glauque, du mystère, des erreurs judiciaires, des personnages louches qui cachent plein de trucs. C’est parfait.

Alors parfait… parfait… il y a quelques défauts, parfois l’auteur s’adresse directement au lecteur et ça peut plus ou moins bien marcher en fonction de ce qu’il raconte (j’avoue avoir levé les yeux au ciel lorsqu’il nous prend pour des attardés en nous réexpliquant le principe du fusil de Tchekhov). Et puis c’est long… surtout vers la fin…

Mais mine de rien il arrive toujours à nous raccrocher son histoire, parce qu’on est comme lui on veut savoir ce qu’en pensait tel ou tel acteur de l’intrigue, on veut explorer les contradictions…

Et j’avoue que je ne sais rien de la véritable affaire, mais l’auteur a réussi à me balader, à me faire épouser ses thèses lorsqu’il le voulait… et c’est plaisant… sans doute ai-je été manipulé par le roman… mais n’est-ce pas là tout le plaisir ?

Et puis l’auteur arrive à être assez juste lorsqu’il parle de Lucien Léger, appelé l’étrangleur, notamment à la fin de la première partie, lorsqu’il dit que c’était le plus ancien détenu en France, qu’il a passé 41 ans en prison et il montre finalement l’inhumanité de cette peine et de sa longueur (surtout que lui est persuadé qu’il n’a pas commis le crime dont il est accusé).

J’avoue avoir été sans doute moins concerné par le roman sur la fin.


Autre critique par Nathalie Crom – Télérama – Source

L’écrivain renoue avec ses obsessions et enquête sur le meurtre d’un enfant survenu il y a plus de cinquante ans. Autopsiant autant une époque que le macabre fait divers.

C’était il y a plus d’un demi-siècle — autant dire que c’est déjà de l’Histoire. Une histoire ancienne dont l’oublieuse mémoire collective n’a retenu, au mieux, que deux noms : celui de la victime et celui du coupable. Ce dernier, surtout : Lucien Léger, mort en 2008 après avoir été longtemps le plus ancien détenu de France, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour le meurtre, en 1964, de Luc Taron, un enfant de 11 ans, et libéré en 2005, au terme donc de quarante et une années d’emprisonnement. Ce n’est pourtant pas le sinistre record de Lucien Léger qui a incité Philippe Jaenada à s’immerger dans ce fait divers presque effacé. Plutôt, comprend-on dans le prologue d’ Au printemps des monstres, une de ces troublantes coïncidences dont le cerveau ne sait trop que faire : le premier jour que Jaenada, né le 25 mai 1964, passa sur cette terre, fut le dernier de Luc Taron, enlevé et assassiné dans la nuit du 26 au 27.

Il n’en fallait pas davantage au romancier loufoque (Le Chameau sauvage, La Grande à bouche molle, La Femme et l’Ours…), depuis quelque temps reconverti en enquêteur obsessionnel du passé, pour décider de se pencher sur l’oubliée « affaire Luc Taron », et bientôt se laisser pénétrer, engloutir, littéralement envahir par elle. Après s’être penché successivement, ces dernières années, sur le destin du gentleman-braqueur Bruno Sulak, mort en 1985 lors d’une tentative d’évasion ( Sulak, 2013), celui de Pauline Dubuisson, condamnée en 1953 pour l’assassinat de son amant ( La Petite Femelle, 2015), celui d’Henri Girard, jugé en 1941 pour un triple meurtre familial et plus tard devenu écrivain à succès sous le pseudonyme de Georges Arnaud ( La Serpe, 2017), c’est donc dans la France des années 1960 que Philippe Jaenada se transporte et s’enfonce — nous y précipitant à sa suite, au risque de nous y noyer.

Car Au printemps des monstres n’est pas un simple récit, qui retracerait l’enlèvement à Paris, un soir de mai 1964, du petit Luc Taron, la découverte de son corps le lendemain dans un bois de la banlieue sud, la traque de son assassin, l’arrestation de Lucien Léger, son procès. Non, Au printemps des monstres est un Niagara de faits, de dates et de patronymes, de biographies retracées, d’hypothèses et de digressions, d’extraits du dossier d’instruction de l’affaire, d’articles de presse, de lettres… Le produit d’une rumination monomaniaque aspirant à l’exhaustivité et à la vérité, une ten­tative presque névrotique d’essorer le réel à force de l’énumérer, d’épuiser littéralement ce fait divers à force de détails et de vétilles — un peu à la façon dont Perec, que cite d’ailleurs Jaenada, se lança naguère dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Cela donne une matière narrative un peu folle, dense, diluvienne, parfois déroutante, captivante tout autant — qu’aèrent les pages dans lesquelles l’écrivain se met en scène, moins en enquêteur perspicace qu’en quinquagénaire déglingué…

Une matière profuse, donc, mais aussi extrêmement sombre. Cette noirceur ne tient pas à la seule atrocité du crime. Non plus qu’à la seule perversité d’un assassin arrogant et manipulateur, se vantant de son geste dans plus de cinquante lettres signées « L’Étrangleur », adressées pêle-mêle aux parents de la petite victime, aux enquêteurs un temps désemparés, aux médias en surchauffe — le titre du livre puise à l’une de ces missives dans laquelle Lucien Léger écrit : « Je suis de la graine qui pousse au printemps des monstres. » Philippe Jaenada, lui, relève : « Une des choses que je trouve frappantes, dans cette affaire Taron, c’est que tous les protagonistes, tous ceux qui ont côtoyé ou approché Lucien Léger, dans son camp comme dans l’autre, sont, à des degrés divers, odieux […], tous des monstres… » Il y a effectivement quelque chose d’opaque, d’interlope, de corrompu dans le passé que l’écrivain fait resurgir à la faveur de cette plongée en apnée dans les années 1960. Elles apparaissent ici non comme l’acmé étincelant des Trente Glorieuses, mais plutôt comme l’épilogue en noir et blanc d’un long après-guerre, miné par l’altération morale. Une atmosphère menaçante à la Modiano, auquel Philippe Jaenada se réfère souvent — on croise même, en ces pages, Albert Modiano, le père de l’écrivain. Ténébreuse fresque qu’éclairent à peine deux beaux portraits de femmes : Suzanne, la mère de l’enfant, et Solange, l’épouse du condamné.

L’investigation obsessionnelle de Philippe Jaenada n’est pas vaine : de l’examen des faits et des archives, il tire une troublante théorie sur la personnalité de Lucien Léger, les raisons de l’assassinat de l’enfant, son vérita­ble meurtrier (1) — bousculant, com­me il le faisait déjà dans La Petite Femelle et La Serpe, une vérité tenue pour acquise. Mais là n’est peut-être pas sa réussite majeure, qui est d’avoir fait, l’espace de plus de sept cents pages, de son obsession la nôtre.

(1) Le livre se nourrit aussi du récit Le Voleur de crimes, de Jean-Louis Ivani et Stéphane Troplain, éd. du Ravin bleu (2012).