Ces sondages, fabriquent de candidats…

La communication via les sondages est pratiquée depuis toujours. Promouvoir un candidat est de l’ordre de la manipulation, pourtant dénoncée à chaque élection, mais qui arrive chaque fois à prendre quelques électrices-électeurs dans ses rets.

Pourtant, avec un peu de raisonnements, d’écoutes ou lectures des programmes proposés, il est fort possible de se faire une opinion sur les propositions des candidats.

Non, il ne suffit pas de se fier à leur mise, à leurs belles envolées lyriques lors des discours, aux diatribes de poussant des portes ouvertes, aux sondages propulsant telle ou tel candidat ; il faut savoir ce qu’il proposera pour la société, et ce, de manière chiffrée ; rien de bâti sur du vent. Mais, si, ils existent de vrais programmes destinés à l’ensemble de la société, pas seulement pour une classe dirigeante privilégié depuis de trop nombreuses décennies… certes il faut faire un peu d’effort personnel et de plus, se rendre aux urnes pour exprimer son choix plutôt que ne pas bouger en déclarant que cela ne sert a rien « ils feront ce qu’ils voudront ». Après madame, monsieur, vous pourrez toujours gueuler dans votre coin… là, c’est sur ça ne servira à rien. MC


À l’approche de chaque présidentielle, la machine à sonder s’emballe. Élaborés sur la base d’enquêtes politiques de plus en plus fragiles, quasiment pas contrôlés, présentés par les médias comme des « événements », les sondages fabriquent les candidats et confisquent les scrutins.

Anciens employés d’instituts et chercheurs racontent les coulisses à Médiapart.

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Nicolas Kaciaf, maître de conférences à Sciences Po Lille

Cinq ans plus tard, la machine sondagière s’emballe à nouveau, transformant la présidentielle en « course de petits chevaux ». Après des précautions d’usage (« en fait-on trop ? », « est-ce vraiment fiable ? »…) vite balayées dans les rédactions, les enquêtes font la « une » de tous les journaux ou presque, dans le sillage des chaînes d’info en continu — elles sont quatre cette année — qui donnent le la. Avec un candidat de choix pour cette édition : le médiatique Éric Zemmour, dont les idées rances, ici réhabilitant Pétain, là attaquant les femmes, en font une machine à buzz pour faire grimper les audiences.

Le 6 octobre, le « pas-encore-candidat d’extrême droite » affole les réseaux. Harris Interactive, dans un sondage commandé par Challenges, vient de le mettre en deuxième position des intentions de vote de la présidentielle, qui se tient dans six mois. Avec 17 %, il dépasse de deux points Marine Le Pen : une première ! Les télés embrayent : « Un sondage place Éric Zemmour au second tour », s’enflamme BFMTV.

L’étude d’Harris repose sur un échantillon de 1 310 personnes – 1 062 inscrites sur les listes électorales dont seulement 764 certaines d’aller voter – qui ont été remerciées de leur participation par l’inscription à un tirage au sort mensuel mettant en jeu des lots d’une valeur de 2 000 euros. La marge d’erreur est de 1,8 % à 2,5 % pour les candidats situés entre 10 % et 20 % — ce qui suffit à largement dégonfler l’interprétation selon laquelle Zemmour doublerait Le Pen.

Surtout, l’étude présente des biais méthodologiques que bien peu de personnes ont relevés. Harris Interactive a mesuré la « certitude d’aller voter » des électeurs en quatre catégories (de « pas du tout certain » à « tout à fait certain »), alors que d’autres instituts ont, eux, une échelle plus fine, de 1 à 10. Conséquence : le taux de répondants « certains d’aller voter » est, dans l’étude Harris, nettement supérieur à d’autres études précédentes.

Ce qui peut avoir des incidences importantes dans la surreprésentation de certaines couches de la population, et donc sur le résultat final, comme l’a noté Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof-Sciences Po.

Mais, d’une manière générale, les secrets de fabrication de la petite cuisine sondagière n’intéressent pas. Les incertitudes et les failles sont pourtant nombreuses, faute d’encadrement législatif suffisant.

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Dans ce contexte, « beaucoup de choses sont dénoncées depuis des décennies, mais sans écho. Passé les moments d’indignation collective [notamment après les ratés des sondeurs lors des présidentielles de 1995 et 2002 — ndlr], la logique du système politique et la curiosité font que l’on reprend à chaque fois les vieilles habitudes », relève Nicolas Kaciaf, maître de conférences en sciences politiques et co-directeur de la recherche à Sciences Po Lille.

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Deux spécialistes (une administratrice de l’Insee et un statisticien) doivent vérifier les « notices expertes », placées sous le sceau du secret industriel, transmises par les directions des entreprises. « Les sondeurs donnent ce qu’ils veulent », déplore Alain Garrigou, seul chercheur à y siéger. « Le problème vient de la loi, le niveau d’exigence est très faible », regrette son confrère Daniel Gaxie, professeur émérite à l’Université Paris 1-Sorbonne.

Pis, les rares règles imposées (garder les mêmes échantillons lors des sondages par « vagues », ne pas publier de sondage de second tour qui ne soit pas le fruit des résultats du premier tour, appliquer la même méthode de redressement à l’ensemble des candidats) sont assouplies par des « exceptions » tolérées par la commission. « Sur le redressement, ce n’est pas forcément du doigt mouillé, mais on accepte que chaque institut ait ses méthodes », explique son secrétaire général, Stéphane Hoynck, jugeant bon de rappeler qu’il ne s’agit pas d’une « science exacte ». 

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Les candidats sont fabriqués par les sondages

Alain Garrigou, politiste, fondateur de l’Observatoire des sondages

Or les sondages, et leur médiatisation, sont décisifs sur la suite de la campagne. Elles contribuent à crédibiliser une candidature, à en faire dégringoler une autre.

« Par définition, les sondages d’opinion ne se trompent jamais, car on ne peut pas les comparer à un phénomène réel. Or ils ont de bonnes chances de dire n’importe quoi (voir un exemple ici), et les gens les interprètent comme une prédiction », relève Daniel Gaxie.

« Jamais les sondages n’ont pris autant d’importance et jamais ils n’auront autant dessiné le scrutin à venir », s’inquiète aussi Patrick Lehingue, de l’université de Picardie, qui souligne « un hiatus entre l’importance des conséquences et la fragilité des données. »

Un ancien salarié du département politique d’un important institut souligne pour sa part l’effet « mécanique » induit par la dynamique sondagière. « Sur les intentions de vote, il y a un effet “vu à la télé”qui contribue à faire monter des candidatures [présentes médiatiquement — ndlr] dans les sondages, qui alimentent eux aussi la couverture médiatique, et ainsi de suite », explique-t-il.

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« Les candidats sont fabriqués par les sondages », estime Alain Garrigou dans un article publié dans Le Monde diplomatique. « Ils façonnent les élections en avantageant les candidats dont on parle le plus, […] en amenant à présenter des candidatures ou à y renoncer sur la foi de pseudo-études, en poussant les électeurs à calculer plus ou moins savamment quel vote est le plus judicieux, comment leur vote ne va pas être “perdu” sur un candidat sans chance de gagner, en renonçant à voter pour rien. » 

À ses yeux, les sondages sont des constructions dont « la réalité est mal assurée et, à cet égard, se rapprochent des fake news devenues endémiques ».

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Les partis politiques eux-mêmes ont intégré la puissance des sondages pour conditionner le débat public, comme l’a montré une opération de la majorité d’Emmanuel Macron pendant le mouvement des gilets jaunes.

Fin 2018, alors que le gouvernement appelle publiquement les représentants du mouvement à cesser de manifester et à se présenter aux élections, La République en marche commande à Ipsos un sondage sur les Européennes, qui se tiennent en mai 2019.

LR-EM veut tester pour la première fois une candidature gilets jaunes, non identifiée par une tête de liste. L’étude ne repose que sur 378 personnes inscrites sur les listes électorales et certaines d’aller voter aux élections européennes. Payée par le parti, mais diffusée dans le Journal du dimanche, elle attribue le score spectaculaire de 12 % de voix à une liste du Mouvement des gilets jaunes. L’« information » est reprise partout et conditionne la suite du mouvement social.

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Sarah Brethes et Antton Rouget – Médiapart – Titre original : « Les sondages : toujours moins fiables, mais toujours plus décisifs »

Source (Extraits)