Plan européen de désamiantage…

Le plan européen de désamiantage réclamé par Mme Trillet-Lenoir risque fort de rester lettre morte. Pourquoi ?

C’est beaucoup trop cher et beaucoup trop long : aucun responsable politique n’aura le courage d’une telle mesure, qui pourrait pourtant sauver de nombreuses vies.

Un peu de philosophie. Le vieux Marx, qui était jeune à l’époque, écrivit entre 1845 et 1846 L’Idéologie allemande, en compagnie d’Engels. Il y prenait à partie, entre bien d’autres, Ludwig Feuerbach, disciple puis critique d’Hegel, accusé de « fausse conscience ». Selon les compères, Feuerbach n’aurait pas compris, le sot, que le « monde sensible qui l’entoure n’est pas un objet donné directement de toute éternité et sans cesse semblable à lui-même, mais le produit de l’industrie et de l’état de la société ».

On le croira ou pas, mais c’est à cela – à peu près – que j’ai pensé en lisant la tribune de Mme Véronique Trillet-Lenoir, députée européenne macroniste. Dans Le Monde du 16 septembre, elle réclame un plan européen de désamiantage du continent. Citation : « Désamianter aujourd’hui constitue un investissement majeur pour la santé publique. Les bénéfices en vies épargnées, en douleurs évitées et en économies pour les systèmes de protection sociale sont considérables.(1) »

Désamianter la France, ce serait dépenser des centaines de milliards d’euros

C’est bien sûr sympathique, et Mme Trillet-Lenoir, qui a été cancérologue, sait mieux que la plupart de quoi elle parle. Mais, de quoi parle-t-elle ? Ce qu’elle réclame avec les meilleures intentions du monde n’arrivera jamais. Les raisons en sont multiples, et comme il faut commencer par un bout, attristons la députée par une évidence : c’est beaucoup trop cher. Le désamiantage de Jussieu devait durer trois ans et coûter 183 millions d’euros. Il s’est étendu sur vingt ans et aura dévoré 1,7 milliard d’euros.

La tour Montparnasse ? Depuis des années, l’information sur l’amiante, pourtant omniprésent, est cadenassée par des copropriétaires qui risquent de tout perdre. On n’ose plus, et c’est commode, parler d’évacuation totale. Dans tous les cas, désamianter coûterait des centaines de millions d’euros. Au moins. La maison de Radio France, à Paris, a supporté onze ans de travaux de désamiantage, pour un coût opportunément noyé dans une supposée rénovation. L’ordre de grandeur est le même.

À Nantes de même avec les tours de Bretagne ou celle du Tripode, rasée en 2005. En Bretagne, 90 % des bâtiments d’élevage – nombre sont à l’abandon – ont été couverts de Fibrociment, qui laisse avec le temps s’éparpiller des fibres d’amiante. La Comédie-­Française – oui ! – a été floquée, et pendant plusieurs saisons, le bourrelet du bas du rideau de scène contenait de l’amiante. Des témoins directs sont sûrs qu’il relâchait vers la fin des fibres… sur les spectateurs, etc., etc., ad nauseam.

Désamianter la France, ce serait dépenser à l’arrivée des centaines de milliards d’euros. Des milliers ? Comment savoir. Non, madame, cela ne se produira pas. Et pour en revenir au jeune Marx et à son acolyte, je crains que vous ne soyez atteinte d’une conscience aussi peu convaincante que celle de Feuerbach. Où est donc passée l’histoire, qui pourrait recommencer demain, faute de vraie lucidité ? ­Comment expliquez-vous que l’on a su l’essentiel sur l’amiante dès le lumineux rapport d’inspection du travail de Lucy Deane, en 1898 ? Comment expliquez-vous que nos autorités de l’après-guerre aient favorisé la grande industrie contre la belle invention dans un hangar des frères Blandin ? En 1953, en France, on disposait grâce à eux d’un substitut à l’amiante, non toxique. Mais Eternit, mais Saint-Gobain, mais des dizaines de milliers de morts.

Madame, vous pourriez, mais mon petit doigt m’affirme que vous ne le ferez pas, lancer une saine croisade contre les responsables du grand massacre. Certains acteurs de premier plan, comme notre « grand » Jean-Louis Beffa, toujours président d’honneur de Saint-Gobain, qui a fait des fortunes avec le poison, continuent de plastronner pour la raison évidente que des personnes comme vous le laissent tranquille.

Puis, dites-moi enfin, cela ne gêne pas un tout petit peu votre sens civique que le profit ait été à ce point ample et privé d’un côté, tandis que de l’autre le malheur, les maladies, la dislocation de tant de familles restent entièrement à notre charge à nous ? Nous tous, qui n’avons fait que subir leur loi ?


Fabrice Nicolino – Charlie Hebdo Web – Titre original : « Le jeune Marx et la députée macroniste ». Source.


  1. lemonde.fr/idees/article/2021/09/16/desamianter-aujourd-hui-un-investissement-majeur-pour-la-santé-publique_6094842_3232