Hors Gel – 3 – L’agriculture

… Mes parents s’apprêtaient à louer l’exploitation.

Mon père n’avait plus de bêtes et il en était malheureux à en crever. Ou bien c’était parce que Clémence [ma sœur] restait introuvable.

D’abord, ils avaient voulu vendre, mais il ne leur restait plus grand-chose en propre, tant ils s’étaient endettés pour s’installer : pour la ferme et les bâtiments d’origine, dont il avait fallu payer la part des autres héritiers, frères et soeurs de mon père, et pour tout le reste, les fourrages dont ils manquaient dans les hivers trop longs, les nouveaux bâtiments de garage et stockage, pour lesquels il avait fallu terrasser en rognant sur la pente, les machines et les outils pour résister à la reprise de la forêt, avant qu’on ne dénonce ces excès productivistes et qu’on ne revienne à une paysannerie plus respectueuse des terres, des bêtes, des paysages.

Au moins, ils n’avaient pas changé la vieille étable, notre père avait prévenu, il ne toucherait jamais à l’étable, on ne lui ferait pas construire une étable de métal, soi-disant plus hygiénique, une grande étable où les vaches ne seraient plus attachées, stabulation libre mon cul, c’est des coups à ce que les bêtes s’écharpent.

Nos parents s’étaient endettés, endettés jusqu’au cheptel, et trouver un repreneur était impossible. Ils s’étaient modernisés, mais pas assez, quand tous les voisins avaient des ordinateurs sur leurs tracteurs, surveillaient le bétail avec des drones, et commandaient à distance l’ouverture de leurs poulaillers ou le taux d’hygrométrie par leur téléphone. On leur faisait valoir l’étable archaïque, les bêtes à l’attache, les bâtiments restant à payer, toutes ces installations pour l’exploitation mixte, coûteuse et peu rentable.

Ils avaient passé des annonces, parlé autour d’eux, dans le village, les hameaux, les villages alentour, jusqu’à la plaine, mais rien. Ils s’étaient résignés à louer les terres, l’étable et les hangars, et des secondaires avaient acheté pour presque rien la maison vieille et quelques dépendances. Nos parents avaient pris leur retraite juste avant le retour de la paysannerie à l’ancienne. Ils avaient voulu vendre trop tôt, ils s’étaient installés trop tard.

Toute leur vie ils avaient travaillé dans un monde paysan en pleine mutation, et toute leur vie ils avaient été décalés. Le plus dur pour eux, pour notre père surtout, avait été de vendre les bêtes, des bêtes qu’il avait fait naître. Notre père, qui disait, j’ai réussi mon hiver, quand les vêlages étaient nombreux et calmes, sans perte, avec beaucoup de viande à vendre, notre père n’a pas supporté de se séparer des mères, encore fertiles et pleines de lait.

Son métier, c’était faire naître et grandir les veaux, broutards, génisses, vaches allaitantes, laitières, jusqu’à la mort. Une mort programmée et qu’il décidait lui-même. Les vendre avant l’abattoir, avant leur mort, pour lui c’était impossible. Même petit à petit. Petit à petit, pourtant, il avait pensé que ce serait plus facile, mais c’était le contraire qui se produisait : à chaque bête partie il laissait une part de lui. C’était arrachement sur arrachement.

Il avait commencé, comme il le faisait pour l’abattoir, par celles qu’il appelait les méchantes : les bêtes dangereuses, dont il avait fallu rogner les cornes, des génisses agressives, des vaches taries devenues acariâtres.

Quelques mois seulement avant sa retraite, une vache avait avorté à trois ou quatre semaines du terme. Notre père avait sorti le veau mort-né, puis préparé une seringue d’antibiotique. Notre mère lui avait demandé ce qu’il faisait, il n’allait pas garder cette vache, alors qu’il avait commencé de vendre le cheptel, mais notre père s’obstinait, il voulait sauver la mère.

Déjà lorsque nous étions enfants, si l’une de ses bêtes mourait avant l’heure (l’heure programmée par notre père en fonction de son poids et des taux du marché), il ne le supportait pas et semblait sincèrement accablé. Nous ne savions pas si c’était à cause de la perte sèche, ou simplement de tristesse.

Clémence [Ma soeur jumelle – MC] secouait la tête et me prenait à partie, et toi tu le comprends ça? Pleurer des bêtes que de toute façon il élève pour tuer?

Notre père avait toujours été vieux, mais il vieillissait plus encore, il vieillissait à vive allure depuis que ma soeurs s’était évanouie, il disparaissait lui aussi.

Il avait quarante-cinq ans à notre naissance, soixante-cinq à la disparition de Clémence. Cinq, six ans de plus alors, quand j’étais venue leur expliquer la procédure de déclaration d’absence, et juste quelques mois à vivre encore, mais nous ne le savions pas. Il était sorti dans la cour dès que le ton [au sujet du comportement licencieux de ma soeur jumelle – MC] avec ma mère, était monté.


Extraits de « Hors Gel » – Emmanuelle Salasc