Les feuilletons télé fourguent en douces publicités et messages politiques

En théorie, la publicité est interdite sur le service public après 20 heures.

Dessin d’Aurel – Le Canard Enchainé – 29/09/2021

La marque de literie Emma a pourtant contourné l’obstacle en se payant, le 3 septembre, un spot de presque 30 secondes au beau milieu du feuilleton quotidien « Un si grand soleil », diffusé sur France 2 à 20 h 40. Un ado apporte deux emballages (logo Emma en évidence) et lance à sa mère, très spontanément : « D’après la vendeuse, rien de mieux pour garder la nuque bien droite pendant que tu dors. Et je t’ai pris aussi une couette en microfibre pour garder la chaleur. Avec tout ça, tu devrais bien dormir. »

Le téléspectateur, lui, croit rêver.

Pub cachée ? Non.

France 2, comme d’autres chaînes, a le droit de pratiquer ce sport, appelé « placement de produit ». Les quatre feuilletons quotidiens (ajoutez « Plus belle la vie » (France 3), « Demain nous appartient » (TF1) et « Ici tout commence » (TF1), qui, eux, sont diffusés avant 20 heures) représentent une audience de 15 millions de téléspectateurs chaque soir.

Autant d’occasions d’engranger de belles recettes.

Propagande scénarisée

C’est une discrète lettre « P » noire sur fond blanc qui, pendant une minute au début et à la fin de chaque épisode, prévient le téléspectateur qu’un placement de produit s’est invité. Si le générique ne mentionne aucune des marques apparues, l’image et le son qui ont précédé ont été éloquents.

Dans la série « Dix pour cent », elle aussi coproduite par France Télés, une comédienne arbore un bracelet Cartier et cite le bijoutier, tandis que son logo s’affiche au premier plan. Luxe, calme et rentabilité.

Au cours du mois écoulé, la lettre « P » est apparue une fois sur deux pendant la diffusion d’« Un si grand soleil ». Si les couettes Emma ou le maroquinier Dalery sont des occasionnels, les voitures Seat sont des habituées, tout comme « Midi libre ».

Le quotidien régional ne débourse rien, mais prête ses locaux pour des tournages et évoque souvent l’actualité de la série dans ses pages.

Egalement omniprésente, la marque Sud de France. Quèsaco ?

Jusque-là vouée à labelliser des spécialités locales (fruits, légumes, vins…), elle est aussi « un vecteur d’information sur certaines mesures utiles aux habitants d’Occitanie, notamment dans le domaine de l’emploi et de la formation », précisent au « Canard » les services de la région présidée par la socialiste Carole Delga.

Du placement de produit au placement d’idées… Le Conseil supérieur de l’audiovisuel, lui, n’y voit rien à redire à condition, tempèrent les sages, de « ne pas mettre en avant de manière injustifiée ces produits, services ou marques ». Sévère !

Ces réclames furtives rapportent gros : le coût minimum d’un placement avoisine les 10 000 euros.

En 2019, l’agence spécialisée Place to Be Media — dont « Marianne » (18/6) écrivait récemment que les activités facturait 240 000 euros le droit de voir figurer sa boutique sur la place du Mistral de « Plus belle la vie » durant 45 épisodes.

La société de service à la personne 02 s’est laissé tenter. Quant à Sud de France, il a fait l’objet d’un contrat de partenariat entre la région et France Télés chiffré à 600 000 euros.

Et ce mécénat politique fait des émules.

Dans l’épisode du 9 septembre d’« Un si grand soleil », un homme d’affaires interviewé par une journaliste de… « Midi libre » livre cette analyse confondante de naturel : « L’investissement locatif de bureau restera à coup sûr rentable à Montpellier (…). Vous savez, Montpellier reste une métropole attractive avec une économie dynamique et, malgré la crise sanitaire, elle demeure le premier bassin créateur d’emplois de la région Occitanie ».

La production soutient mordicus que personne ne lui a dicté cette tirade.

On a le droit d’admirer ses élus, non ?


Jérôme Canard – Le Canard Enchainé – 29 sept 2021