Hors gel – Pages de forêts

Depuis qu’elle est revenue, dans le sillage de ma soeur, je cherche des endroits où fuir ma peur. L’endroit où la peur se tait le plus en moi, c’est en forêt. Pas le petit bois de coupe, non, la grande forêt, au fond de laquelle la tendresse de l’humus éponge les bruits extérieurs, les enfouit de plusieurs crans. Dans cette sourdine, d’autres bruits se haussent sur la pointe des pieds : les cassures craquantes des branches mortes, les alertes des bêtes, les appels des nids. Tous ces bruits de l’intérieur de la forêt, tandis que les alentours baissent la voix. J’aime leur surprise.

La forêt est une parenthèse bien fermée, adossée à la pente, difficile d’accès. Elle borde la Réserve mais peu de personnes connaissent les passages. Verticale, elle me prend et me hisse si haut que si je pouvais la voir au travers, ma grange serait comme une gommette dans le paysage. Mais on ne voit presque rien sous un ciel de feuilles. Dans cette forêt dressée, les arbres pour exister se contorsionnent dans les escarpements où paressent les pluies, leurs muscles d’aubier tendus, ou bien usent de calculs pour s’enraciner efficacement et continuer à pousser droit entre les brumes persistantes, les ombres pleines, la lumière faufilée.

Plus personne n’exploite cette forêt. Plus personne ne travaille dans ces hauteurs où, aux plus sombres mois de l’année, il y a plus d’un siècle, quand tout autre travail était impossible, il fallait s’attaquer au bois d’altitude : scier les arbres, orienter leur chute, les ébrancher vite avant de les précipiter dans la pente, courir avec eux en aval, contenir les à-coups que le torrent imprimait à leur descente, tous ces gestes brutalisant la chair des arbres et les bras des hommes dont on couvrait les plaies de résine, des gestes sans filet qui donnaient des orphelins à la vallée. Personne ne passe plus dans cette forêt. Elle n’est traversée d’aucun sentier de randonnée, les seules sentes qui s’y devinent sont celles des gros mammifères, et les traces discrètes des louvetiers et de mes propres insistances : des sentes d’habitudes, une simple usure des feuilles dans le sous-bois, des lignes qu’il faut chercher du regard longtemps si on ne les connaît pas par coeur.

Quand je m’arrête, s’arrêtent avec moi, autour de moi, tous les petits remous que je débusquais, effrayais peut-être, en marchant. Je m’arrête et j’essaie d’entendre la pulsation de la forêt, avant de reprendre mes chemins, ou plutôt de m’y laisser prendre, passant ma navette de pensées dans toute une trame serrée de mouvements, de croisées, de respirations, tissant la forêt même. Je crois que la forêt tient debout par ce tissu de bêtes actives liant la végétation, tout autant que par les amarres compliquées des arbres. C’est une des rares forêts non balisées, mais encore accessibles, bien qu’étroitement surveillée par les écogardes, comme tous les accès à la Réserve, et fermée par ses propres broussailles.

Les autres forêts non balisées, les forêts millénaires, sont définitivement bouclées, ultra-protégées. On n’y entre pas, même avec un badge, seuls quelques gardes y pénètrent, le plus rarement possible, pour recenser leur état et poser quelques puces de contrôle au revers des branches maîtresses, sous la peau des prédateurs. La plupart des vieilles forêts sont ainsi sanctuarisées, sans plantations nouvelles, sans évacuation des troncs tombés, sans aucune activité humaine et même, désormais, sans aucun piétinement, dans l’espoir de les réorienter vers ce qu’elles étaient deux siècles auparavant : primaires. Leur diversité biologique est telle qu’elles résistent aux attaques parasitaires, aux plus violentes tempêtes, au feu, à tout, sauf à l’exploitation humaine, même de loisir.

Au début du siècle, ces forêts disparaissaient sous les projets écocides des mégascieries industrielles, tranchant les sous-bois d’immenses saignées où plus rien n’arrêtait le vent et où la neige fondait si vite que son eau s’évaporait avant de pouvoir se glisser sous la mousse, au pied des arbres : le sol n’était plus assez humide pour empêcher les incendies que les étés intensifs allumaient partout. Même le bois mort était enlevé, pourtant riche en micro-habitat.

Ces scieries pariaient sur l’exploitation par dirigeables pour débarder jusque dans les pentes les plus escarpées. Elles exploi­taient aussi des forêts déjà protégées, en toute illégalité et de nuit, en arrachant les souches qu’elles jetaient dans les ravins, loin des regards, pour effacer toute trace. Le crime organisé poussait dans les futaies. Des associations ont commencé à déposer des plaintes pour destruction de forêts protégées, en accumulant des preuves à l’aide de repérages par satellite, ou avec des capteurs sonores déposés sur les arbres, enregistrant tous les bruits de tronçonneuses à la ronde, ou encore en prélevant un échantillon de bois sur les souches quand on les retrouvait, envoyé au labo des isotopes pour référence, afin de pouvoir le comparer avec les grumes soupçonnées de venir de forêts massacrées.

Interpol faisait le lien pour aider à démanteler les organisations qui n’avaient aucune frontière : le marché du bois était devenu mondial. Aujourd’hui, seules les petites scieries familiales, débardant à cheval en montagne, ont le droit d’exercer, et seulement dans les forêts récentes, centenaires ou bicentenaires. Ces scieries exploitent la matière indispensable à une sylviculture respectueuse : la patience. Les plantations massives et ordonnées, ces anciens champs d’arbres des années d’insouciance envi­ronnementale, qui avaient remplacé nos riches forêts par des allées de douglas et d’épicéas, ont été définitivement sacrifiées au bois de chauffe, de construction et d’ameublement. Pauvres en essences, et donc fragiles, incapables de produire assez de résine pour se protéger des parasites, ces plantations très stressées étaient condamnées à court terme.

Derrière elles, on a reboisé, mais cette fois avec des peuplements variés, précautionneusement pensés en écosystème. Les promeneurs sont désormais invités moyennant paiement — à parcourir ces forêts nouvelles, plantées pour préserver les anciennes. On a ainsi remédié à nos besoins d’arbres, en particulier pour les citadins, que les plans Canopée des villes, réduisant l’arbre à un équipement public, n’ont pas suffi à couvrir : bains de phytoncides, renforcement des défenses immunitaires, lutte contre l’anxiété, la dépression, la tension, la fatigue, amélioration de la santé cardiovasculaire et métabolique, de la concentration et de la mémoire, ressourcement général, rééquilibrage des lignées familiales, en reconnaissant à travers l’arbre l’être enraciné en chacun de nous, ou simple ajustement du corps. Les promeneurs, accompagnés de sylvothérapeutes, sont conduits vers ces forêts réservées au bien-être.

Forêts matrices de nos imaginaires, forêts nourricières, forêts de découverte, forêts aux usages sportifs et récréatifs, course à pied, marche, VTT, équitation, et bien sûr forêts du souvenir aux abords de chaque ville et village, depuis que l’humusation est obligatoire. Les forêts du souvenir sont elles aussi un lieu de promenade, comme l’étaient les cimetières avant la réforme des obsèques.

On y respire les particules excrétées par les petits arbres nés du corps de nos proches, dont les vertus sont les mêmes que celles des forêts ordinaires, mais qui sont de surcroît chargées d’émotion : elles ne sont pas recommandées à tous, selon le rapport que nous entretenions avec ces morts lorsqu’ils étaient vivants et, pour certains, toxiques.

Dans les forêts comme partout ailleurs, la chasse est totalement interdite, limitée aux battues administratives de régulation, effectuées périodiquement par des lieutenants de louveterie. Réguler est désormais l’affaire des grands prédateurs, des louvetiers, et de quelques effaroucheurs dispersant les ours.

Disparues les chasses à tir populaires, assorties d’accidents et d’apéros, et avec elles les guerres de territoire opposant chasseurs et randonneurs, dont il a fallu très vite limiter les itinéraires, puisqu’à leur tour, avec leurs godillots bien-pensants et leurs odeurs humaines, ils empiétaient allègrement sur les abris et les habitats de la faune, piégeant les fourrés d’habiles bonnes intentions.

Disparues les grandes chasses de nantis, à cor et à cri, privatisant des hectares de forêts publiques pour un loisir — appelé tradition — tout aussi barbare que suffisant, le loisir habillé de poursuivre jusqu’à l’épuisement un animal terrorisé par une meute surexcitée. Des chasses hautaines, pourtant très suivies par des groupes de gars du coin, ouvriers et paysans, rieurs et corpulents, plus nombreux que les veneurs, hommes à pied, à vélo, modestes mais fins connaisseurs des sous-bois, amateurs de ces chasses cruelles et lyriques, pourvues de rites désuets, et assorties d’un riche et puissant vocabulaire, lui aussi perdu.

Disparus leurs opposants antispécistes, aux vêtements sportswear arrogants et voyants, aux comportements aussi codifiés que les coutumes élitistes et insensibles qu’ils dénonçaient, sportifs verts scandalisés par le faste aristocratique, les fanfares et les cérémonies, par la traque asymétrique des grands gibiers, les curées superbes, et l’occupation en grande pompe du territoire forestier, militants groupés, sveltes, naïfs et ultraconnectés, à la propagande bien rodée, mais incapables de s’orienter en forêt sans GPS.

Disparus les safaris obscènes, les lointains, les locaux, et avec eux les absurdes élevages de proies. Disparus les enclos pour le pacage du gibier des chasses faciles, les grillages des chasses gardées, les avertissements des réserves de chasse. Disparues les cibles tant aimées, fixées, agrainées, puis tirées, disparus les trophées, les bracelets, les homicides classés en accidents. Disparu le lien direct entre l’homme et l’animal sauvage, devenu trop déséquilibré. Disparues les ascensions dangereuses avec l’excuse de tirer, c’est pour la proie, disaient ceux qui voulaient juste monter, monter toujours plus haut, en oubliant que le plus dur serait de redescendre, ceux qui voulaient suivre la bête jusqu’aux abîmes, jusqu’aux vertiges.

Les rares braconniers, nou­veaux provocateurs de nos temps si balisés, tuant à mains nues en brisant les nuques, sans la trace d’une seule goutte de sang, sont vite repérés, et plus personne ne s’essaie au recel des trophées ou des grigris, ni cornes ni bois, ni peaux ni fourrures, pas même le petit os cruciforme, prélevé au niveau du coeur des bouquetins, que nos grands-parents portaient autour du cou, joli talisman contre la mort subite. Plus aucun animal n’est classé en nuisible.

En dehors des battues, les louvetiers sont autorisés à chasser à courre le sanglier, deux fois par mois, pour tenir leurs chiens en haleine, mais il leur est interdit de tuer les bêtes, hormis en cas de danger pour eux-mêmes ou leurs chiens. Il m’arrive de les croiser : nous nous saluons poliment, autrement dit, nous nous évitons. Ils ont leurs propres parcours, forçant la matière, l’épaisseur, la profondeur forestières, s’entêtant dans les dénivelées pour épuiser la vitalité de leurs chiens, peut-être la leur, quand je ne fais qu’essayer de me soustraire à ma peur et d’oublier ma soeur.


Emmanuelle Salasc.  « Hors Gel«