Comment reconstruire l’école après Blanquer  ?

Recordman de durée au ministère de l’Éducation nationale depuis le 13 septembre 2021, Jean-Michel Blanquer a profondément marqué le visage de l’institution scolaire en multipliant les réformes qui, de la maternelle à l’université, ont suscité une opposition parfois très forte.

Quel regard portez-vous sur l’action de Jean-Michel Blanquer ?

Laurence De Cock Son record est un record de longévité, mais aussi de brutalité. Brutalité des réformes qui démantèlent la démocratisation scolaire. Brutalité de la caporalisation des personnels. C’est historique depuis les années trente : nous ne sommes pas loin d’un règne par une forme de terreur, une peur qui est délétère parce que, pour résister, il ne faut pas avoir peur.

Philippe Watrelot On peut voir une intention dans ses réformes ; on peut voir aussi des choses brouillonnes et désordonnées, une très grande impréparation. Et puis, il y a le mode de gouvernance, cette verticalité, à rebours de ce que devrait être une gestion des ressources humaines dans le plein sens du terme. On ne fait pas avancer un système éducatif composé de 1,2 million de personnes en le brutalisant. Mais Blanquer ne s’adresse pas aux enseignants, auprès de qui il est très impopulaire : il joue l’opinion contre les professeurs.

Claire Guéville Dès ses premiers mots, il a menti : « Je ne serai pas l’homme d’une réforme. » En effet : il a été l’homme de plusieurs réformes ! Or on ne fait pas une politique éducative sur la base du mensonge, ni, quand les réformes ne fonctionnent pas, du déni de réalité. Il trompe les citoyens, il trompe les élèves, il trompe les personnels, alors qu’on a connu avec lui un moment de bascule. Un choix politique de rupture a été fait : pour la première fois, on a choisi d’évincer délibérément toute une partie de la population de l’accès à l’enseignement supérieur, d’abandonner l’idée de l’élévation générale des qualifications et d’en priver en particulier les enfants des classes populaires.

Le ministre poursuit-il un but ?

Laurence De Cock Tout était déjà noir sur blanc dans son livre, l’École de demain. C’est un fin connaisseur du système éducatif, où il a occupé de hauts postes. Et il a un réseau très à droite, très proche des milieux qui défendent l’école privée hors contrat, et pas foncièrement attaché à l’école publique. Le but, je dirais que c’est le démantèlement de l’école publique. Il clame son amour de l’école mais s’attaque à tout ce que l’école publique charrie de valeurs de justice sociale, de protection, de redistribution des richesses, de concentration sur les milieux populaires…

Philippe Watrelot Blanquerse vante d’être un joueur d’échecs, mais il y a de bons et de mauvais joueurs d’échecs. Il y a ceux qui ont une stratégie et ceux qui se perdent dans des coups tactiques. Blanquer se saisit de quelques opportunités, mais sa tactique reste brouillonne, avec des réformes mal préparées, qui ne marchent pas. Donc, j’ai surtout envie de dire que, s’il veut détruire l’école, il s’y prend bien mal.

Claire Guéville Sa méthode s’apparente à une stratégie du choc : une forme de table rase qui transforme l’appareil de l’éducation nationale en canard sans tête, désorienté, désorganisé, menacé, avec beaucoup de dégâts collatéraux. Ne sous-estimons pas l’adversaire : dès le départ, Blanquer avait une stratégie. Les premiers mois, il a bénéficié d’une sorte d’état de grâce. Il allait remettre de l’ordre, revenir aux fondamentaux, reconstruire l’école… mais il a fait tout le contraire. Oui, c’est un homme engagé auprès du privé, même s’il a tenté d’effacer les traces de cet engagement. Et ça ne manque pas de sel de le voir brandir les valeurs de la laïcité, de la lutte contre le « séparatisme », alors que lui-même fait, dès qu’il le peut, la promotion des écoles hors contrat.

L’après-Blanquer peut-il devenir un moment de refondation de l’école publique, où on se demanderait quelle école on veut, pour quels objectifs, dans quelle société, avec quels moyens ?

Philippe Watrelot On ne refonde pas l’école avec des gens qui vont mal. Donc, la première chose à faire, c’est une revalorisation immédiate et inconditionnelle des revenus des enseignants, pour recréer cette confiance, si présente dans les discours et si absente dans le management. Ensuite, il y a une double urgence. L’urgence écologique : il faut que l’école fasse évoluer les programmes, les pratiques pédagogiques, pour être mieux à même de l’affronter. Ensuite, l’urgence sociale : notre école est foncièrement inégalitaire, et pas seulement parce qu’il y a des inégalités hors de l’école : elle-même contribue à créer des inégalités. Donc, il ne faut pas attendre de changer la société pour changer l’école. Cette urgence sociale commande tout le reste. Et si l’école mérite d’être refondée, il faut que ce soit avec les enseignants, mais aussi avec l’ensemble de la société, par exemple avec une consultation citoyenne sur le modèle de ce qui a été fait pour le climat.

Laurence De Cock Je n’aime guère dramatiser, mais… on est dans un champ de ruines. Je n’ai jamais croisé autant de collègues qui ont mal à leur métier, qui ne tiennent plus et qui préfèrent déserter plutôt que de faire mal leur travail. C’est extrêmement grave. Mais faisons aussi un peu d’introspection : si l’école est dans cet état, c’est aussi parce que nous avons laissé faire. Disons clairement que, quand on est une famille de la bourgeoisie cultivée, de gauche, on n’a aucune raison de chercher à déjouer la carte scolaire ou de mettre son enfant dans une école Montessori. Nous sommes responsables du bien-être de l’ensemble des enfants, pas seulement des nôtres. On ne peut pas participer ainsi à la néolibéralisation de l’école.

Claire Guéville La lutte contre les inégalités, ça ne peut pas être qu’un slogan. Même Blanquer fait ses réformes au nom de la lutte contre les inégalités. Pourtant, la réforme du bac, par exemple, les a renforcées. Toute la gauche doit aussi faire le bilan des réformes qu’elle a portées. À la FSU, nous proposons de rendre l’école obligatoire jusqu’à 18 ans, non pas pour attacher les gamins sur leur chaise jusqu’à cet âge, mais pour leur offrir une formation la plus large possible, qui inclut la formation professionnelle. J’en ai assez de voir celle-ci confiée aux patrons ! Or, Anne Hidalgo, candidate à la présidentielle, fait la promotion de l’apprentissage. Mais ce qui doit être promu par les politiques de gauche, c’est le lycée professionnel, qui est en train d’être laminé ! On doit aussi cesser de confondre, quand on est de gauche, autonomie et liberté pédagogique. L’autonomie aujourd’hui, c’est laisser les établissements se débrouiller avec des moyens réduits, dans le but de faire de l’éducation nationale un service parmi d’autres dans un marché concurrentiel où, de toute manière, elle sera perdante.

Philippe Watrelot Il y a une part de défaitisme dans ta vision, Claire. Moi, je crois à la force des collectifs enseignants, à l’idée de leur redonner le pouvoir d’agir. C’est ça, la vraie autonomie. Je ne pense pas qu’on y arrivera en remplaçant une verticalité par une autre.

Claire Guéville Le renvoi au local tel qu’il se produit aujourd’hui se traduit par la bureaucratisation, la caporalisation. La pédagogie aujourd’hui est presque devenue un outil de management. Quant au collectif enseignant, il a été largement abîmé par les réformes. Il est cassé, et l’urgence c’est de le reconstituer pour retrouver le goût de nos métiers. Bien sûr, il y a la nécessité de revaloriser les salaires, qui sont parmi les plus bas de l’OCDE. Mais il faut revaloriser le métier, redonner la main aux professionnels, reconnaître leur expertise et ne pas vouloir les inféoder comme de multiples ministres – et pas seulement Blanquer – ont voulu le faire.

Laurence De Cock En fait, il faut s’entendre sur ce qu’on met derrière le mot pédagogie, qui a été dévoyé. La pédagogie est devenue une technique : on prétend fournir aux enseignants des « kits pédagogiques », on conçoit les établissements comme des structures, avec un chef et des techniciens. Nous ne sommes pas des techniciens, nous sommes des créateurs, des inventeurs ! La pédagogie doit reprendre sa fonction primitive, qui est la justice sociale. Elle a été inventée pour permettre aux enfants qui avaient le plus de difficultés d’accéder au même parcours scolaire que ceux qui en avaient le moins. Si vous réduisez la pédagogie à une technique, d’abord vous faites croire à l’opinion que ça doit marcher à tous les coups parce que « c’est scientifique, c’est prouvé » ! C’est ce que fait Blanquer avec les neurosciences. Ensuite, puisqu’il y a le kit pédagogique, les enseignants n’ont plus besoin de formation intellectuelle. Et on multiplie les circulaires, les directives, les injonctions pour leur dire quoi faire. Et le désir du métier, l’expertise du métier, la liberté de tâtonner comme un artisan, tout cela nous est confisqué.

Mais comment fait-on maintenant ? Qu’est-ce qui nous dit qu’on va faire, demain, ce qu’on n’a pas fait depuis les années soixante-dix, ces échecs de l’école française inégalitaire sur quoi Blanquer s’appuie ?

Philippe Watrelot Il faut accepter de travailler sur nos désaccords sans les passer sous le tapis au nom du « tous contre Blanquer ». Mais il ne faut pas refaire le match à l’infini, refaire le quinquennat 2012-2017… Avec ça, on aboutit à quoi ? À l’immobilisme.

Je n’ai pas envie – je le dis de façon brutale mais c’est peut-être mon rôle ici – qu’on aboutisse à une sorte de gaucho-conservatisme. Sinon, on ne s’en sortira pas et on va se retaper une entreprise de destruction de l’école encore pire que celle que nous sommes en train de vivre.

Claire Guéville Je crois que, s’il existe une profession qui n’est pas conservatrice, c’est celle des enseignants… Parfois, je m’étonne même de leur capacité à s’adapter à tout ce qu’ils subissent depuis des années ! Soyons concrets. On est face à un projet politique, largement préparé par des réformes antérieures, qui vise à transformer chaque jeune en entrepreneur de lui-même, devant construire son parcours au nom de la liberté de choix. On se demande quelle liberté, d’ailleurs, quand on n’est né ni au bon endroit, ni dans la bonne classe sociale. Il faut renouer avec l’idée d’une école de la République pour tous, d’un accès à l’enseignement supérieur pour tous, rompre avec Parcoursup et avec cette histoire de lycée à la carte, revenir à l’idée que la pédagogie doit être émancipatrice et non un outil pour masquer la réduction des moyens consacrés à l’éducation.

Laurence De Cock On peut travailler sur nos désaccords, mais on peut aussi se mettre d’accord sur quelques principes de base.

  • Première chose : repolitiser la question scolaire. « L’école, ce n’est pas un lieu où il y a des petits enfants, donc on n’y fait pas entrer la politique », ce n’est pas vrai. À l’école, on parle politique, on construit une réflexion critique, on apprend ce qu’est le politique.
  • Deuxième principe : tout le monde a droit à l’éducation. L’école publique doit être conçue, théorisée, refondée avec pour boussole les enfants des catégories populaires, non ceux de la bourgeoisie. Un jeune, quels que soient son sexe, sa couleur de peau, son appartenance sociale… doit pouvoir choisir ses études, même si nous le trouvons irréaliste. Un jeune doit avoir le droit de se planter !
  • Troisième principe : retravaillons l’idée de réussite scolaire, qui ne signifie pas forcément vouloir entrer dans le monde des dominants.
  • Quatrième principe : les richesses sont faites pour être redistribuées aux plus démunis. Aujourd’hui, à l’école comme ailleurs, c’est l’inverse qui se passe : il faut que ça cesse !

Olivier Chartrain

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