Les scientifiques sont-ils encore crédibles ?

Une « grippette » sans gravité ou une pandémie historique.

Des masques inutiles ou au contraire indispensables. Des vaccins aux effets secondaires incertains ou totalement inoffensifs, et dont seule la généralisation sera nécessaire pour sortir de la crise…

Depuis l’émergence du Covid-19, les controverses scientifiques ne cessent de se succéder sur les plateaux de télé et dans la population. […] Rencontre avec le philosophe Mathias Girel, spécialiste de l’épistémologie à l’École normale supérieure, responsable du Centre Cavaillès-République des savoirs et directeur du Centre d’archives en philosophie, histoire et éditions des sciences (Caphès).

Depuis la crise du Covid, la science paraît subir un mouvement de discrédit, qu’il soit question des vaccins ou de la dangerosité du virus. Cela vous surprend-il ?

Le constat est à nuancer. Certes, la dangerosité de la pandémie a été ponctuellement remise en cause, mais plus par quelques experts des plateaux de télé que par des foules immenses. Ensuite, la défiance envers les vaccins, qui préoccupait les médecins en novembre lorsque des études d’opinion affirmaient que moins d’une moitié des Français souhaitaient se faire vacciner, ne s’est finalement pas confirmée : en cette rentrée, plus de 80 % de chaque classe d’âge au-dessus de 18 ans a reçu au moins une dose, avec une campagne toujours en cours…  […]

Quant aux mouvements de protestation autour du passe sanitaire, et quelle que soit l’opinion qu’on a à ce sujet, ils ne relèvent pas du seul domaine scientifique : ils recouvrent une pluralité d’arguments sociaux et politiques qui dépassent largement le champ de la science.

Enfin, même s’il faut prendre avec prudence les sondages, ceux-ci montrent que les décideurs politiques et la presse font l’objet de plus de doutes que les chercheurs, envers lesquels la confiance reste très haute. Mais en effet, cela ne signifie pas que les affirmations scientifiquement fausses sont à prendre à la légère. Lorsqu’elles sont relayées massivement et non corrigées, elles peuvent semer la confusion.

Les décisions et la communication des politiques ont-elles joué un rôle dans cette défiance envers les scientifiques ?

Les affirmations trop rapides en 2020 sur l’inefficacité des masques pour le grand public ont pu jouer, en donnant l’impression qu’il s’agissait surtout d’éviter une pénurie pour les acteurs les plus exposés, soignants en particulier.  […]

Dans quelle mesure les réseaux sociaux ont-ils une responsabilité ?

Ils offrent une audience à des voix qui ne l’auraient pas eue autrement, et la viralité des partages ne fait pas bon ménage avec le tempo de la preuve scientifique.  […]

A-t-on d’autres exemples par le passé de remise en cause de la science ?

Dans l’histoire récente, je n’observe pas de mouvements de masse « anti-science », du moins en France. En revanche, certains acteurs économiques tentent d’influer sur la recherche et l’expertise scientifiques en produisant ou finançant une recherche contraire aux travaux existants, en fournissant leurs propres experts…  […]

Comment procèdent-ils ?

Le documentaire La Fabrique de l’ignorance, réalisé par Pascal Vasselin et Franck Cuvelier, et dont je suis coauteur, a mis en évidence quelques-uns de ces processus. Le plus connu consiste à jouer sur la multifactorialité : vous insistez sur le fait qu’un phénomène est dû à plusieurs causes, en essayant de « noyer » un facteur dont vous êtes responsable sous le poids des autres.  […]

Quel est l’intérêt de remettre en cause les travaux scientifiques sérieux ?

Très souvent : affaiblir la réponse publique.  […] Avec un an de recul, on a le sentiment que les considérations scientifiques et sanitaires jouaient un rôle second par rapport à la liberté du marché.

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En quoi la dévalorisation du savoir scientifique est-elle problématique ?

 […] Pour prendre un exemple très concret, le Covid reste mortel… quelles que que soient nos croyances sur sa dangerosité et sur l’utilité de se faire vacciner. Mais lorsqu’on parle de dévalorisation, il ne s’agit pas forcément d’une mise en cause des données scientifiques ; il existe aussi une dévalorisation en acte, qui consiste à ne pas agir, malgré ce que l’on sait.  […]

Comment ?

La démocratie n’est pas seulement un ensemble d’institutions, c’est aussi une manière de vivre ensemble, d’échanger et de délibérer autour de faits.  […]  La grande question, c’est de savoir à qui on va faire confiance, et la démocratie est évidemment en danger si cette confiance se porte massivement vers des sources peu fiables.  […]


Benjamin Sèze – Télérama

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