Que quelques phrases

… Ce n’est qu’un roman… peut-être futuriste, peut-être simplement en avance sur l’avenir, peut-être hors propos ou « HORS GEL »… À vous de voir-lire s’il vous prend l’envie de parcourir ce livre… MC

Les militants écologistes passaient à l’action, alors qu’on en était encore à lutter contre les prédateurs. Les éleveurs assistaient, désemparés, aux massacres des brebis et des génisses. Les écolos et les bergers se foutaient sur la gueule et nos parents ne savaient plus qu’en penser, ils étaient dépassés, âgés déjà, dépassés par les décrets, par tous les formulaires à remplir pour les indemnisations, qui s’ajoutaient aux papiers du quotidien, carnets de suivi sanitaire de chaque bête, attestations d’assurance, demandes d’expertise, dossiers d’emprunt, factures d’achat des dernières machines, demandes de dérogation pour les pesticides, déclaration de sinistres, plaintes pour vandalisme. Ils étaient dépassés par les charges administratives, les contrôles et les interdictions, les infantilisations pour tout et n’importe quoi, quand pour changer une simple ampoule dans l’exploitation il fallait demander une autorisation spéciale ou faire venir un électricien assermenté, dépassés par la réglementation environnementale déjà en vigueur, dépassés par le comportement de Clémence, les convocations de la gendarmerie, de la police, de la justice et de l’aide sociale à l’enfance, les rendez-vous de suivi à l’hôpital spécialisé, tous les services sanitaires et sociaux, pour ma soeur, pour les bêtes. Les inspections à la ferme, les assistantes sociales, les éducateurs, les experts auprès des assurances, auprès du tribunal. Tout se mélangeait dans leur vie et dans leur tête. Psychiatres, vétérinaires, gendarmes, loup, ours, lynx, activistes, Clémence.

Nos parents n’étaient pas les premiers dans la vallée à être des cibles. La suspicion sur les élevages se postait aux portes des supermarchés, les bouchers et les fromagers montaient la garde devant leurs boutiques, les abattoirs étaient sous haute surveillance, les paysans étaient soupçonnés de malveillance sanitaire, d’empoisonnement, de trouble du voisinage, de maltraitante animale. Au sein même du monde rural, les hommes n’avaient plus qu’une relation biaisée, utilitaire et instrumentalisée, avec la nature, sans qu’on sache depuis quand on avait trahi le pacte néolithique. Désormais minoritaires même à la campagne, les paysans se sentaient acculés par la pression sociale et vivaient sous la terreur des animalistes. Les gendarmes essayaient de contenir les tentatives d’intimidation, dégradations des locaux et du matériel, intrusions dans les bâtiments, incendies volontaires, vols des registres d’élevage. On installait des caméras de surveillance, on fermait à clé tous les bâtiments : il fallait éviter les dégâts mais aussi l’introduction des maladies, puisque les activistes ne prenaient jamais la précaution du pédiluve, de la combinaison intégrale et des surchaussures, et apportaient des virus aux animaux qu’ils prétendaient vouloir sauver. Il existait aussi une violence plus insidieuse, une mise en cause massive et largement médiatisée des habitudes et des pratiques paysannes, les éleveurs comme les cultivateurs étaient systématiquement dénigrés, même les bio n’étaient pas épargnés. On ne pouvait pas grand-chose contre la télé, les réseaux sociaux, les agressions verbales, les rumeurs, les insinuations, les dénonciations anonymes. On découvrait de nouveaux plans d’urbanisme, et les lotissements grignotaient le territoire : il fallait mesurer au gramme près les épandages des produits phytosanitaires, pour qu’ils ne débordent pas dans le jardin des voisins. Les paysans devaient aussi s’adapter à de nouveaux horaires et à de nouvelles journées de travail, qui n’étaient plus dictés par la météo mais par les dimanches des secondaires, les ponts des vacanciers, les nuits périurbaines, les matinées des néoruraux. Les habitants n’acceptaient plus la manière paysanne d’occuper l’espace et le temps. On en était venu à changer les chemins empruntés par les bêtes, à rédiger des chartes de voisinage, à négocier au cas par cas pour l’implantation du moindre hangar. Tout permis de construire agricole était sujet à des discussions infinies, pour ne pas être accusé de pollution visuelle. Car désormais, on achetait des vues, des paysages, des cartes postales. On s’offrait des résidences secondaires dans des zones rurales très isolées, pour le potentiel contemplatif qu’elles détenaient, mais à condition de ne pas être confronté à la saleté, au bruit, aux odeurs, à tel point qu’il avait fallu voter des lois pour protéger le patrimoine sensoriel des campagnes : chants du coq, odeur de fumier, bruits des tracteurs. On avait oublié ce que sont la merde, le sang, la mort, ce qu’élever pour manger voulait dire. Les associations de protection de la nature, soutenues par des partenariats avec des organismes scientifiques ou, plus démagogiquement, par des financements participatifs, donc par tout un chacun — et nombreux étaient ceux qui voulaient s’offrir une bonne conscience environnementale — rachetaient des milliers d’hectares pour les sanctuariser, les sauvegarder, à des prix qu’aucun paysan ne pouvait plus se permettre. Résiliant unilatéralement les conventions de pâturage et les accords de fauche, elles remplaçaient les réserves de chasse par des réserves de vie sauvage, en libre évolution, pour laisser en paix la faune et la flore, et leur redonner un espace de résilience, y interdisant toute activité humaine, sauf les randonnées, renommées balades contemplatives, des balades immersives sans dégradation ni prélèvement, comme si marcher était sans conséquence. La paysannerie de montagne, déjà fragilisée par la déprise rurale et l’hégémonie de la forêt — notre père disait, tout se reprend —, vivait ces rachats, toujours négociés en catimini pour verrouiller les compromis de vente, comme des agressions. De naïfs intellectuels, complètement hors sol mais très télégéniques, parlant, c’était comique, une langue de bois où l’écologie restait à la surface, opposaient les forêts et les hommes, prétendant que les arbres étaient totalement non violents, quand tous les paysans luttaient désormais chaque année contre la reprise, défrichant à nouveau à cheval, à la main même, pour sauver jusqu’aux maisons que les arbres de plus en plus protégés privaient de lumière, avec la hantise de revivre ces temps pourtant lointains où l’on passait de hameau en hameau sans voir le jour, en creusant son chemin dans une immense forêt, couvrant presque toute la vallée.

Seules les estives étaient épargnées par le discrédit : elles distrayaient les randonneurs, et les bêtes en transhumant ouvraient les pentes à la marche et au regard. Les bergers accueillaient du public devant leurs cabanes, et proposaient des parts de fromages d’altitude, laissant les gosses s’approcher des agneaux. En bas, certains agriculteurs avaient repris les ventes à la ferme pour restaurer l’image perdue du paysan d’antan, et maintenir un contact apaisé avec leurs voisins. Mais la plupart notaient les numéros prioritaires mis en place par les régions, s’inscrivaient sur des réseaux d’alerte, et suivaient des actions de prévention menées par les gendarmes : être agriculteur devenait une profession à risque. Ils gardaient leurs carabines à portée de main. Nos parents n’avaient rien fait de tout ça, ni vente à la ferme, ni formation, ni armes, ni caméras, ni blindage des portes, ils étaient trop occupés avec ma soeur, à réparer les dégâts de plus en plus graves de ses colères, à tenter, encore, de la protéger d’elle-même. Lui dire non, la retenir à la maison, essayer de la raisonner, c’était courir le risque de meubles renversés, de vitres brisées, de placos défoncés, et, toujours, de blessures à soigner, que Clémence s’infligeait, en s’auto-menaçant d’un couteau, si tu dis non je vais appuyer, ou en frappant sa tête aux murs sourds de la famille. Lorsque les animalistes s’en prenaient aux bâtiments, nos parents se contentaient d’aller à la gendarmerie, comme pour ma soeur. Parfois, Clémence se proposait de faire régler leur compte à ces connards de végans de merde, elle n’avait qu’un coup de fil à passer, et notre mère avait toutes les peines du monde à la calmer.

Dans le bras de fer entre écolos, antispécistes, végans et paysans, on est enfin arrivé à des compromis. Les aides gouvernementales ont été conditionnées à des pratiques vertueuses en matière d’environnement, elles ne sont plus payées à l’hectare mais à l’actif, et la transition agroécologique s’est mise en place. Les élevages, à condition d’éviter le surpâturage, ont été déclarés indispensables à l’entretien des paysages, et permettent une surveillance fine de la montagne. Les cultures se sont révélées nécessaires à une alimentation moins carnée et à la production de bioénergies, avant qu’on y renonce tout à fait, au profit de cultures plus diversifiées, nécessitant moins de produits phytosanitaires, d’antibiotiques et d’émissions de gaz à effet de serre, désormais soumis à des contrôles très stricts. Les paysans ont accepté de laisser se perdre des terres, d’élargir les zones incultes et délaissées, pour réduire les allergies et favoriser la biodiversité. Ils ont donné leur accord pour que la déprise agricole, inéluctable, profite à certains programmes de réensauvagement, loups, ours, lynx, bisons, plutôt qu’aux bétonnages des infrastructures routières et commerciales, et tant pis si les zones rurales restent isolées, maintenues dans un désert médical et social, du moment qu’on les laisse habiter dans leurs maisons, leurs hameaux, leurs villages. Ils ont baissé la garde eux aussi.