Pour l’ONU : Le Sahel serait l’Afghanistan français

Les groupes terroristes peuvent se sentir enthousiasmés avec ce qu’il s’est passé en Afghanistan et avoir [au Sahel] des ambitions au-delà de ce qu’ils pensaient il y a quelques mois. »

Dans l’entretien qu’il a accordé, le 9 septembre, à l’Agence France-Presse, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, ne critique pas (diplomatie oblige) les stratèges français qui ont mené huit ans de guerre au Sahel.

« Je crains, dit-il, l’impact psychologique et réel [de l’Afghanistan] sur ces groupes fanatisés [devant lesquels] des armées se désintègrent (celles des Africains, bien sûr !). » Et d’invoquer la communauté internationale, qui n’a de réalité que le nom qu’elle porte, « pour s’organiser face à cette menace, [car le Sahel] est le point faible qu’il faut soigner, mais les infiltrations djihadistes sont importantes en Côte d’Ivoire, au Ghana ». Ainsi qu’au Nigeria, au Cameroun et dans le sud de l’Afrique, peut-on ajouter.

Évoquant la réduction progressive, annoncée par Macron, des troupes françaises d’ici à 2023, le chef onusien propose (autre doux rêve) la création d’une « force africaine de lutte antiterroriste (prévoyant le recours à la force) du Conseil de sécurité ». Une position également défendue par Paris, mais dont les États-Unis ne veulent à aucun prix (ils versent la plus forte contribution financière à l’ONU), au prétexte que les Casques bleus doivent rester « neutres ».

Une remarque en passant : les propos de Guterres sur la situation des Etats du Sahel sont bien plus francs du collier que ceux tenus par notre chef de guerre Macron, par ses généraux et par la plupart des hommes politiques, lesquels ont toujours quelque peine à voir la réalité en face.

Des antifrançais bien tolérés

Environ un mois avant cet entretien à l’AFP, Iyad Ag Ghali, dirigeant le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, Confirmait à sa façon les craintes du patron de l’ONU. Par le biais d’un entretien audio accordé au site américain Intelligence Group, il lançait à ses troupes d’Al-Qaida : « Nous sommes en train de l’emporter (…). Notre heure est venue », comme celle de « notre émirat islamique d’Afghanistan ».

Au fil des ans, tous les chefs djihadistes ralliés à Al-Qaida ou à Daech ont qualifié les présidents des Etats sahéliens (quels qu’ils soient) de « valets de la France et de l’Amérique ». Mais ils sont loin d’être les seuls à cultiver le « sentiment antifrançais » : plusieurs gouvernements et, parfois, leurs opposants ont, eux aussi, « tiré sur cette corde », comme le souligne un militaire. Les pancartes et les cris « Barkhane, dégage ! », « France, dégage ! » ont fait florès lors des manifestations, toujours très bien tolérées, au Mali, au Burkina ou sur les réseaux sociaux.

Les critiques adressées à la France sont diverses.

  1. Malgré sa puissance militaire, ses avions, ses drones et ses blindés, elle ne parvient pas à éliminer la menace terroriste.
  2. Macron veut empêcher plusieurs gouvernements du Sahel (ceux du Mali, du Burkina et du Niger, par exemple) de négocier avec les groupes djihadistes.
  3. Paris ne pense qu’à préserver les intérêts français au sein des économies africaines (ce n’est pas toujours faux).

Enfin, réaction inévitable, le contingent Barkhane se voit qualifié de «force d’occupation », alors que, si plusieurs Etats du Sahel, face aux groupes djihadistes qui recrutent et multiplient les raids, gardent un semblant d’existence, ils ne le doivent qu’à la présence militaire française.

Que le régime change de main au Tchad (mort du dictateur), au Mali (coups d’État) ou en Guinée (coup d’Etat), l’Internet africain y voit toujours une action cachée de la France, et peu importe qu’elle ait approuvé, désapprouvé ou laissé faire les militaires qui se sont installés au pouvoir. « Difficile de se faire accepter, quand on est la « force », face à des gouvernements faibles, instables et corrompus », se désole un diplomate.


Claude Angeli – Le Canard Enchainé – 15/09/2021


Pour rappel :

  • Le 9 septembre, le site américain Intelligence Group a annoncé qu’AI-Qaida venait de publier un document présentant les preuves de son implication directe dans les attentats de 2001 à New York et à Washington. Les complotistes qui continuent d’accuser la CIA d’avoir fomenté ces massacres en sont pour leurs frais
  • « Trois cents millions de dollars par jour pendant vingt ans ». Dans son discours du 31 août, où il justifiait sa décision de partir d’Afghanistan, Joe Biden a voulu « évaluer » le prix quotidien d’une guerre qui s’est poursuivie durant deux décennies. Mais ce chiffre n’est pas le plus cruel. Pour mémoire : selon les calculs du Pentagone, si la guerre d’Afghanistan a bien coûté 2 000 milliards de dollars, la facture totale des guerres antiterroristes menées pendant vingt ans par les Etats-Unis est évaluée à 6 400 milliards de dollars. Selon d’autres estimations américaines, la somme serait plus folle encore : 8 000 milliards. Au diable l’avarice !