Ils ont osé

 […] Trente-sept ans. C’est le temps qu’il aura fallu à TF1 pour réaliser une fiction sur l’affaire Grégory.  […] Plonger dans ce fait divers hors norme et toujours irrésolu constitue une trop belle promesse d’audience [pour la chaine privée]. [L’indécence est égale au pactole réalisé par l’audimat et qu’importe pour la moralité et la vérité sur cette affaire malheureuse – MC]

Laurence Lacour, protagoniste de cette histoire dont elle a analysé ensuite avec lucidité les dérives médiatiques et judiciaires, a accepté de sortir du silence qu’elle s’imposait depuis des années pour regarder Une affaire française. Elle pose sur la série de TF1 un regard averti et sévère, où pointe la colère contre l’acharnement à ressusciter ce fait divers au mépris de la souffrance de tous ceux qui l’ont vécu.

À 27 ans, reporter d’Europe 1 dans la meute, je contribuais à forger l’affaire Grégory.

À 36, traumatisée, je publiais Le Bûcher des innocents pour tenter de redresser ce Meccano effroyablement tordu en rendant à chacun sa place, honorable ou minable.

À 50, j’estimais ma dette soldée à force de témoignages sur les ravages de la fascination pour le malheur des autres.

En 2017, j’en avais 60 quand la justice relança l’enquête, aussitôt happée par le tout-info et les réseaux sociaux.

 […]

En 2021, j’ai 64 ans et TF1 m’invite à revivre ce lourd passé. Invitée ? Non, car les producteurs d’Une affaire française n’ont pas daigné informer les protagonistes ni me prévenir que les six épisodes de la série feraient à ce point écho, souvent mot pour mot, à mon ouvrage.

Entre pillage et hommage, j’ai l’habitude d’un tel aplomb, et tant mieux si cela a induit une certaine bienveillance pour tous ces personnages toujours englués dans leur tragédie. Mais sous cette clémence, doublée de précautions pour s’éviter des procès, surgit dans la série un récit hybride écartelé entre souci du réel et arrangements avec la réalité.

De l’anecdotique au gravissime, que le télé-spectateur ne saura, une nouvelle fois, pas démêler. Et dont les mêmes paieront encore et toujours le prix.

La série relate les deux premières années de cette saga. D’emblée, tout plonge dans le réel ; les noms des lieux et des individus  […] … Mais, dans ce décor qui sonne vrai, pourquoi prendre autant de libertés avec la réalité ?

Le capitaine Sesmat n’a pas annoncé la mort de l’enfant à ses parents, pas plus qu’il n’a lu la revendication du crime devant eux, ni orienté les interrogatoires sur d’éventuels litiges syndicaux, ni jamais organisé de dictées collectives pour confondre le corbeau, ni interrogé Marcel Jacob, repéré cinq ans plus tard (1). Il ne s’est pas vu non plus arracher son dossier par les policiers du SRPJ ou souffler la seconde enquête par ceux-ci, déjà saisis. Et, non, il n’a pas appris son dessaisissement de la bouche du juge Lambert mais tout bêtement dans la presse.

Le juge Lambert, qui finira par se suicider, ne pourra pas s’émouvoir d’endosser encore plus d’erreurs qu’il n’en a commis. Souvent défaillant, il était pourtant bien au bout du fil le 3 novembre 1984 quand les gendarmes sollicitèrent une prolongation de la garde à vue de Muriel Bolle, belle-sœur de Bernard Laroche et témoin capital de cette affaire, pour la faire examiner par un médecin. Mais la série fait sonner son téléphone dans le vide.

De même, il n’eut pas à s’énerver de découvrir dans la presse le témoignage des « filles de la poste » qui prétendaient avoir vu Christine Villemin poster une lettre le jour de l’assassinat de son fils – comme si Sesmat le lui avait caché – puisqu’il les avait déjà lui-même entendues trois semaines avant sa colère imaginaire. Le jour venu, il n’a pas non plus inculpé Christine Villemin debout dans un couloir entre deux portes ! Et celle-ci, bien qu’ulcérée, n’a pas cherché à le gifler. Enfin, il n’a jamais été dessaisi de son dossier.

Les protagonistes n’échappent pas à ce remodelage. Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie Villemin et premier suspect de l’assassinat de Grégory, n’a jamais eu à se justifier d’avoir rasé ses favoris, détail révélé bien après sa mort. Le père de Grégory n’a jamais reçu de journaliste avec un fusil et quand, au bout de six mois, il a craqué en tuant Bernard Laroche, il ne s’est pas enfui et s’est rendu aussitôt.

À cet instant tragique, Marie-Ange Laroche n’était pas en retrait mais courageusement interposée entre son époux et l’arme brandie. La police n’a pas perquisitionné la maison des Villemin habitée mais vide, puisqu’ils l’avaient quittée au lendemain de l’assassinat de leur enfant – détail capital.

Et que dire quand la fiction force l’intime ? Non, Christine Villemin, enceinte, n’a pas perdu les eaux lors d’une visite au parloir de son mari. Et celui-ci n’a appris sa tentative de suicide par un tiers mais par RTL où le journaliste Jean-Michel Bezzina le poursuivait de sa haine. Et tant d’autres choses, affadies ou gonflées, qui tous nous malmènent.

  • “Cela justifie-t-il de s’emparer une fois de plus du cœur de ces vivants, déjà tellement lacéré ? D’écraser aussi celui de leurs enfants ?”
  • Cet inventaire, loin d’être exhaustif, m’est pénible à dresser et soulève une question de fond : qu’est-ce qu’une fiction ?
  • Un tissage de faux et de vrai comme le personnage de la reporter radio menant d’emblée croisade au nom d’une déontologie qui ne s’imposera que bien plus tard ?
  • Une réécriture à dessein ? Et si oui, lequel ?
  • Et quoi qu’il en soit, cela justifie-t-il de s’emparer une fois de plus du cœur de ces vivants, déjà tellement lacéré ?
  • D’écraser aussi celui de leurs enfants ?
  • En 2006, L’Affaire Villemin, de Raoul Peck, série d’Arte et France 3, avait été montée pour contrer un premier projet de TF1. Une adaptation à la lettre de mon livre et de celui des Villemin (Le Seize Octobre, éd. Plon,1994).

Les noms avaient été modifiés pour amortir le choc du présent, sinon du passé. Les auteurs étaient identifiés, leur légitimité reconnue et leur responsabilité morale et juridique bien établie. Après diffusion, la série a été condamnée en diffamation en raison de ce que pouvait suggérer le regard d’une greffière sur un témoin dans un ultime plan. Une ligne avait été franchie et ce ne fut que justice.

Mais, en 2021, qui va répondre d’Une affaire française et de ses fantaisies ? Trente-sept ans après…


Laurence Lacour – Télérama – Titre original : “Une affaire française”, sur TF1 : pourquoi la nouvelle série sur l’affaire Grégory est une imposture

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