L’Art pictural en derive !

Damien Hirst : si vous ne connaissez pas, c’est absolument pas grave…

Damien Hirst est un artiste anglais de 56 ans qui fait depuis longtemps fortune en séduisant le marché, en particulier ces bourgeois gentilshommes que sont parfois (ou souvent?) les milliardaires. Le Monde nous apprenait ces jours-ci que beaucoup de « petites mains » fabriquent ses oeuvres, toujours en série.

C’est un serial artist, mais aussi un boss serial killer : quand il y a unecrise, financière en 2008, sanitaire en 2020, il vire les «petites mains»; quand les affaires reprennent, il réembauche. Il a changé de style, de formes, de supports, de discours. Il s’adapte au milieu, comme un caméléon, anticipant assez bien les tendances.

Le milieu le récompense pour ses intuitions et ses provocations : son accompagnement bien calibré du capitalisme.

Pour être artiste, on n’en est pas moins surhomme. Titien, après tout, se faisait payer cher et il avait son atelier. « En même temps », comme dirait l’autre, Damien Hirst n’est pas Titien, ni François Pinault Charles Quint. Ah, ce qu’on rigole.

À la Fondation Cartier, à Paris, Hirst expose une série de tableaux géants représentant plus ou moins des cerisiers en fleurs. Plus ou moins : l’idée est que ça fasse penser à des cerisiers en fleurs et àde la pure peinture, que la réalité se dissolve dans la matière picturale pour rejoindre cet espace ambigu où fleurit non pas un arbre, mais une sensation.

Sa mère peignait des cerisiers pour de vrai. Il se souvient du geste maternel, qu’il développe et rentabilise. On ne sait s’il imite ou s’il caricature le genre japonisant, Les Nymphéas, de Monet. En tout cas, l’effet de répétition neuroleptique est garanti. L’effet d’aquarium, aussi. L’aquarium n’est pas seulement un espace qui fascine les enfants. C’est le lieu rêvé de tous les pouvoirs. La dictature est un aquarium. La religion est un aquarium. L’entreprise est un aquarium. La famille en est souvent un. Et l’art aussi, parfois.

Naguère, Hirst découpait des animaux qu’il plongeait dans le formol. Leurs cadavres flottaient dans des aquariums. Face aux Nymphéas, j’ai toujours attendu qu’une grenouille crève la toile et pousse son coassement dans des odeurs de vase.

Face aux cerisiers de Hirst, j’ai attendu qu’un frelon asiatique jaillisse des grosses taches d’huile, épaisses comme de la pâte à choux, bavant leurs couleurs, pour aller planter son dard dans les cornées. J’attends toujours.

Toutes ces toiles se ressemblent. Il y en a 29, mais Hirst en aurait peint une centaine pendant le confinement. Seuls les titres et les formats changent. Screaming New Blossom, Precious Moments Blossom, Renewal Blossom, Wonderful World Blossom, Fragility Blossom, etc., et mon titre préféré, parodie d’un verset de la Bible, Greater Love Has No-One Than This Blossom, on peut dire que l’artiste a le sens du kirsch.

Il a aussi compris que dans ce monde de plus en plus obscur, sinistre, nous faire le coup du retour naïf à la peinture quand on a si efficacement contribué à la détruire, nous plonger dans un aquarium de futures cerises à l’eau-de-vie, c’est malin.

Comme une suite d’insomnies avait rendu ma cervelle molle, je me suis dit que ces cerisiers en fleurs étaient exactement ce qu’il me fallait pour flotter, moi aussi, dans un aquarium. Une sorte de glace visuelle à la grenadine, bien sucrée et qui coule sur les doigts. C’était la veille de l’ouverture du procès des attentats du 13 Novembre. J’avais besoin de voir quelque chose de joyeux, même si cette joie était frelatée, de mauvais goût. « En fleurs, c’est avec un s ou sans s? » ai-je demandé au fantôme de Wolinski; car il avait accepté de m’accompagner, figurez-vous. Il m’a répondu : « Tu ne crois quand même pas que je vais te donner une leçon de grammaire? Je viens avec toi voir le travail de cet escroc, c’est déjà bien.»

J’ai soupiré : « Il fait beau, Georges. Bientôt ce sera la pluie, le froid, et ce fichu procès qui va durer neuf mois, le temps d’une gestation. » Il a souri : « Peut-être qu’on assistera à un avortement? »

Inutile de dire qu’il n’a pas apprécié les cerisiers. Damien Hirst est un bon exemple de ce que, vivant, il détestait dans l’art contemporain. Son fantôme ne l’a pas changé. À la sortie, il m’a dit : « Quand toutes ces fleurs bidon auront donné leurs fruits, qui les dénoyautera? »


Philippe Lançon – Charlie Hebdo – 15/09/2021


Selon « Les Echos » – Judith Benhamou – Source

Ca devait être la sensation de la saison à Paris. A la fondation Cartier, Damien Hirst (né en 1965), la super star des années 1990, cet ex-leader des Young British Artists, montre comme d’habitude en masse et en très grand aussi, ses nouvelles oeuvres. Mais, cette fois, il s’agit de 30 tableaux que le maestro des scandales en tous genres a peint lui-même.

Les toiles ont été sélectionnées parmi les 107 produites pendant trois ans depuis 2017. Elles représentent toutes des cerisiers en fleurs. Le sujet est traité comme une obsession, à la manière du pop art avec des branches plus ou moins remplies de bourgeons, des compositions plus ou moins saturées de fleurs, des ciels aux bleus variables. De près, les fleurs sont constituées de touches de pinceau épaisses qui ressemblent à des chewing-gums qu’on aurait collés sur la toile, et auxquelles elles empruntent d’ailleurs souvent cette couleur rose caractéristique.

Le fond du ciel est uniforme. On ne voit pas le tronc, mais seulement une partie de l’arborescence.