Surenchères identitaires… Stop !

Vous ne supportez plus les surenchères identitaires, mais vous ne savez plus quoi répondre à vos proches qui participent à cette inflation des catégories essentialistes, qu’elles soient religieuses, racialistes, nationalistes ou « de genre »; alors lisez d’urgence François Noudelmann. [Un ordre qui bien évidemment n’engage que l’auteur Yann Didier, auteur de cet article – MC]

Déjà, dans Pour en finir avec la généalogie, publié en 2004 chez Léo Scheer, le philosophe montrait comment l’idéalisation des filiations linéaires conduit les individus et les groupes à la catastrophe; il préférait envisager la construction des identités dans le tourbillon de la grande histoire et des histoires familiales.

Si l’on considère l’origine comme une source, on rend possibles les épurations de toutes sortes.

Dès Les années 1920, à contre-courant du délire religieux et du délire nazi sur la pureté, Walter Benjamin soutenait que l’origine n’est pas une source, mais « un tourbillon dans le fleuve du devenir ».

Dans Hors de moi, sorti en 2006, François Noudelmann s’inquiétait de la recrudescence de la « passion généalogique » et de La « traque identitaire ».

Dans Les Enfants de Cadillac, qu’il vient de publier chez Gallimard, il raconte l’histoire de son père et de son grand-père paternel. « La recherche des ancêtres m’a toujours paru assommante, et même douteuse » : c’est la première phrase du livre.

Pourtant, après avoir été invité par des psychanalystes à parler dans un séminaire à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, François Noudelmann va commencer à s’intéresser à son grand-père paternel. Il savait peu de choses sur lui, néanmoins qu’il avait été interné dans cet hôpital dans l’entre-deux-guerres.

Fuyant les pogroms en Lituanie, Chaïm Noudelmann était arrivé en France à 18 ans, et s’était engagé dans l’armée pour obtenir la nationalité française. Après avoir été intoxiqué par le gaz moutarde dans les tranchées de14-18, il avait été interné, considéré comme un « mutilé du cerveau ».

Transféré en 1929 à l’hôpital psychiatrique de Cadillac, en Gironde, Chaïm y mourra de faim en 1941, comme 600 autres patients au cours de cette seule année.

Albert Noudelmann, fils de Chaïm, sera ouvrier, militant syndical, et participera au bouillonnement du Front populaire. Il veut rejoindre les Brigades internationales en Espagne, mais il est appelé sous les drapeaux.

Fait prisonnier avec son régiment en 1940, il est envoyé dans un camp de prisonniers en Silésie, où il est dénoncé comme juif par un autre soldat, qui y gagne un quart de ration supplémentaire.

Albert connaît alors les camps de travail forcé et la survie. Quand il s’évade, il est repris, mais entre-temps, il a réussi à changer d’identité pour cacher « ses origines ». À la libération des camps, sur le chemin du retour, un 55 lui met un pistolet sur le crâne, mais finalement s’éloigne sans tirer.

Rentré à Paris, Albert Noudelmann ne vit plus que pour ses conquêtes féminines, et puis pour son fils. Il se suicidera d’une balle dans la tête, un 16 juillet – date anniversaire de la rafle du Vél’d’Hiv -, après avoir tardivement raconté son histoire à son fils. François Noudelmann parvient à sublimer ce récit, et s’attache, comme il dit, à « des relations antigénéalogiques », « refusant la vérité de l’origine, des races et des racines », et leur opposant le nomadisme et la créolisation.

Les Enfants de Cadillac : un très beau livre qui nous rappelle la nécessité de faire la différence entre avoir un passé et être réduit à ce passé. C’est d’ailleurs ce que vise une psychanalyse.


Yann Didier – Charlie Hebdo – 15/09/2021