La masculinités, après #MeToo.

Dans le sillage de #MeToo, Simon, Marin déboulonnent les codes de la masculinité virile, dominatrice et hétéronormée. Et inventent de nouvelles façons d’être des hommes.

Adolescent, Simon Johannin s’est réveillé un matin avec une barre de traction au-dessus de la porte de sa chambre. Elle n’y était pas la veille. « Mon père l’avait installée sans m’en parler, parce qu’il trouvait que je n’étais pas assez musclé », se souvient le romancier de 27 ans, glabre et longiligne. Dans le hameau de l’Hérault où il grandit, au pied de la montagne Noire, sa délicatesse détonne avec la rudesse des éléments et des hommes.  […] Aujourd’hui, les jeunes hors des clous qui peuplent les romans qu’il coécrit avec sa femme Capucine n’ont aucun complexe à exprimer de la tendresse, tout en ayant intégré les codes de la violence. « Comme moi, ils cherchent où placer le curseur. Naviguer entre ces différents repères m’a permis de ne pas étouffer. »

  • Bouleversées par les mouvements féministes, les normes du genre masculin sont questionnées. La représentation traditionnelle de l’homme forcément viril, puissant et dominant, vacille, et la masculinité se fait plurielle.

Simon Johannin fait partie de ces artistes pas encore ou tout juste trentenaires qui, par leur travail et leur discours, tentent d’alimenter un appel d’air dans la représentation traditionnelle de la masculinité – avec l’espoir d’entraîner sa combustion définitive.  […]

  • Éduqués par les mouvements féministes

Une invention sociale qui opprime les femmes, entrave les hommes et qui est donc un fardeau pour toutes et tous.  […]  Surtout, les mouvements féministes récents les ont éduqués. La fable de la virilité, qui condamne les hommes à réprimer leurs émotions et leur permet d’entretenir leur domination, est bien trop coûteuse pour eux-mêmes et nocive pour les autres.

Marin Fouqué, 29 ans et auteur lui aussi, considère la masculinité et la féminité comme « des mythes ». « Il n’y a que des verges, des vagins, des testicules, des clitoris. Le reste, c’est une fumisterie. »  […] « Sans interroger mes envies, j’ai été poussé vers la violence du bizutage ou du porno comme rite initiatique pour prouver que j’étais un vrai bonhomme, raconte l’auteur. Ça m’a amené à être violent avec des hommes et avec des femmes. »

Son roman 77 questionne le poids dont se chargent les hommes entre eux. « Avec les autres, on n’est pas vraiment soi-même, assure Marin. Le rapport aux femmes, par exemple, est une épopée qui existe surtout par le récit qui en est fait aux autres hommes. On joue un rôle. Le refuser est bénéfique pour soi : c’est accepter l’idée qu’on peut faillir ou avoir tort sans que notre identité s’effondre. »

En évoluant dans d’autres milieux, Marin Fouqué et Simon Johannin ont réalisé que la définition de la masculinité n’était pas partout la même. « Au collège, il fallait porter un survêt, une paire de Requin [basket très populaire de Nike, ndlr] et savoir se battre, sourit Marin Fouqué. Mais au lycée, j’étais avec des bourgeois qui me traitaient comme un plouc parce que leur virilité à eux, c’était porter des polos et faire partie d’un club. J’ai découvert l’existence de plusieurs masculinités et de hiérarchies entre elles. »

Lorsque Simon Johannin intègre une école d’art à Bruxelles, il n’est pas perçu de la même manière que chez lui, à la campagne. « Je suis passé d’un milieu où je n’étais pas du tout considéré comme sexy à un autre où ce même corps m’a mené au mannequinat. »  […]

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Évidemment, la masculinité et la féminité sont centrales pour les acteurs et actrices, qui doivent incarner et donner chair. « Mais ces représentations sont trop polarisantes », estime Yann Gael, qui prépare un long métrage mettant en scène « d’autres masculinités ». Quant à celle des Noirs, poursuit-il, elle est « animalisée ». « Dans les scénarios que je reçois, il est toujours question de “grand Black musclé”. Sans parler des fantasmes sur le pénis des hommes noirs. » En conséquence, le comédien privilégie désormais les tournages aux Antilles, avec des réalisateurs noirs, et travaille moins en métropole.  […]

Le mouvement #MeToo a été un électrochoc pour eux tous. Il a convaincu Yann Gael de la nécessité de s’emparer du problème de la domination masculine dans le milieu cinématographique.  […] « #MeToo m’a fait comprendre que les porcs ne pouvaient pas être que des types loin de moi, avoue pour sa part Marin Fouqué, inconditionnel de Virginie Despentes. C’étaient aussi des amis à moi. C’était aussi moi. »

Quant à Simon Johannin, son entourage féministe l’a amené à modifier son rapport à la séduction ou aux tâches ménagères. « Ça m’a responsabilisé. Dans les conversations, j’avais été habitué à imposer mon point de vue, à couper la parole. Aujourd’hui, j’ai beaucoup plus envie d’écouter que de parler. »

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Cette remise en question du modèle masculin, si lente et tardive par rapport aux femmes, change le regard que les hommes portent sur eux-mêmes. Et ne peut, par conséquent, que changer celui qu’ils portent sur les autres.


Romain Jeanticou. Télérama.

Source (Extraits)


À lire

  • Histoire de la virilité (2 tomes), d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, éd. du Seuil, 2011.
  • Le Mythe de la virilité, d’Olivia Gazalé, éd. Robert Laffont, 2017.

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