Conséquences…

Australie-FranceDénonciation d’achat de sous-marins, conséquences diplomatiques, industrielles, financières…

  • L’Australie vient d’annoncer la rupture de son contrat conclu en 2016 avec la France qui prévoyait l’achat de douze sous-marins conventionnels.
  • Quelle lecture peut-on faire de ce « changement de besoin » selon les propos du Premier ministre australien ?
  • Quelles conséquences pour Naval Group ?
  • Le point avec Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’IRIS.

Ce n’est certes pas une bonne nouvelle pour Naval Group mais ce qu’il faut retenir principalement c’est l’accord de partenariat stratégique, dénommé AUKUS, signé entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie.

L’Australie était inquiète de l’attitude de la Chine qui avait décrété un embargo sur les importations de charbon, de bœuf et de vin australien suite à la demande du Premier ministre australien de mener une enquête internationale indépendante sur l’origine de la pandémie de Coronavirus. Les Australiens cherchaient donc certainement une réassurance de sécurité dans la région que les États-Unis pouvaient leur offrir.

De leur côté, les États-Unis exhortaient les Occidentaux à se regrouper pour faire face à ce qu’ils considèrent être devenus la menace numéro 1 : la Chine. Or ils ne sont parvenus qu’à moitié à convaincre les Européens de conduire cette croisade anti-chinoise lors du dernier sommet de l’OTAN, notamment du fait de l’Allemagne et de la France, qui militaient pour une approche plus équilibrée vis-à-vis de la Chine. Les États-Unis ont donc certainement cherché à matérialiser au plus vite une alliance de sécurité renforcée dans la région pour laquelle le Royaume-Uni et l’Australie étaient les partenaires rêvés. Et pour donner corps à cette alliance stratégique, la fourniture de sous-marins américains en lieu et place des sous-marins français est apparue être la bonne solution au prix de la rupture brutale du contrat commercial avec Naval Group et de l’éviction de la France du partenariat stratégique avec l’Australie.

Au total, la fin du contrat de Naval Group semble donc être davantage un dommage collatéral de cet accord stratégique entre les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni.

Reste que cette décision est particulièrement brutale et difficile à avaler pour les Français qui en ont été écartés sans même avoir été prévenus. Or, nous sommes alliés des Américains et des Britanniques au sein de l’OTAN et nous avions conclu un partenariat stratégique avec l’Australie accompagnant ce contrat de sous-marins, accord qui a été rompu.

Cela montre une nouvelle fois, après l’épisode afghan, que lorsque les Américains considèrent que leurs intérêts de sécurité ne recouvrent pas exactement ceux des Européens, ils agissent désormais seuls. L’unilatéralisme n’est plus le seul apanage des Républicains comme on pouvait le penser sous George W. Bush ou sous Donald Trump, cette méthode est devenue une des clés de l’action des États-Unis aujourd’hui.

Quant aux Britanniques, dont on a peu parlé dans cet accord, la doctrine « Global Britain », qui a accompagné le Brexit et qui devait signifier une plus grande indépendance et un plus grand rayonnement du Royaume-Uni sur la scène mondiale, semble en réalité devenue la doctrine « Global Partnership » avec les États-Unis. C’est inquiétant pour le futur des accords franco-britanniques de Lancaster House dans le domaine de la défense et de la sécurité.

  • La santé financière de Naval Group est-elle mise en cause par la fin du contrat australien ?

À court terme, il n’y a aucun risque majeur. Naval Group était payé au fur et à mesure du contrat, et les Australiens devront payer un dédit sur la rupture du contrat estimé dans la presse australienne à 400 millions de dollars. Toutefois, Naval Group était en train de négocier la phase 2 du contrat, la phase de définition, pour un montant de 1,4 milliard d’euros. Cela représente donc une perte sèche. Surtout, tout l’investissement réalisé sur place par Naval Group ou par les entreprises de la chaîne d’approvisionnement de Naval Group est perdu. Il va falloir rapatrier les personnels, leur trouver une activité.

Aujourd’hui, l’activité de Naval Group est largement assurée par les commandes de l’État français : la fourniture des sous-marins Barracuda est en cours, les premières études du nouveau porte-avions commencent et il faudra bientôt commencer à étudier et donc à financer la nouvelle génération de SNLE. Mais la commande publique française ne suffira pas sur le long terme à faire vivre Naval Group dans son périmètre actuel. Il faut donc des exportations pour compléter la commande publique française, à l’image du contrat passé avec les Australiens. Il s’agissait un méga-contrat – plus de 50 milliards d’euros – qui offrait à Naval Group une visibilité en termes d’activité sur 20 ans. Bien conduit, ce contrat était une garantie de sécurité de l’entreprise. Ce n’est plus aujourd’hui le cas même si Naval Group a des contrats exports en cours de réalisation et des prospects dans des pays comme les Philippines, l’Indonésie ou les Pays-Bas. La pression va donc être plus forte sur la direction commerciale de Naval Group.

  • Que peut-on dire du sous-marin américain qui sera vendu aux Australiens ?

À part que le sous-marin sera à propulsion nucléaire : rien ! L’appel d’offres conclu en 2016 entre Naval Group et l’Australie l’était pour la fourniture de sous-marins à propulsion classique. Et si aujourd’hui les Australiens se tournent vers les Américains, ce n’est pas parce que les Français ne pouvaient pas livrer des sous-marins nucléaires : le sous-marin proposé par Naval Group était dérivé du Barracuda français qui est un sous-marin à propulsion nucléaire. Donc les Français pouvaient parfaitement satisfaire la nouvelle demande des Australiens.

En revanche, les Britanniques et les Américains ne fabriquent pas de sous-marins à propulsion classique, ils ne fabriquent que des sous-marins à propulsion nucléaire, et ni l’un ni l’autre n’ont jamais vendu des sous-marins à l’export.

L’offre américano-britannique laisse en réalité perplexe sur plusieurs points.

En premier lieu, une des conditions que devait remplir Naval Group pour gagner le contrat australien était que les bateaux soient construits en Australie. L’objectif était de rebâtir de A à Z une capacité australienne dans le domaine de l’industrie navale dans la région Sud de l’Australie et Naval Group avait accepté que 60% de la valeur du contrat – environ 20 milliards d’euros – soient dépensés en Australie. C’était un objectif très ambitieux à atteindre. De ce fait, on voit mal comment un tel objectif pourrait être atteint avec un sous-marin américain à propulsion nucléaire à la technologie plus sensible que le sous-marin français, et en plus couvert par la législation américaine ITAR, très restrictive sur les transferts de technologie.

En second lieu, on voit mal les Américains ou les Britanniques développer un sous-marin spécifique pour les Australiens. On prendra donc soit le design de la Virginia Class américaine ou de l’Astute britannique. Ce sont de très gros sous-marins d’environ 7 500 tonnes, alors que le Barracuda français fait 5 000 tonnes et sa version australienne devait avoisiner les 4 000 tonnes. À tout ceci, il faut ajouter que les Britanniques ont connu de multiples retards et surcoûts sur leurs sous-marins Astute, qu’ils n’ont pu terminer de développer qu’avec l’aide d’ingénieurs américains. Le sous-marin vendu par les Américains et les Britanniques coûtera donc certainement très cher aux Australiens, la durée de réalisation d’un tel projet, qui n’a même pas été réellement envisagée, risque d’être très long et les Australiens ne seront pas près de sitôt de remplacer leurs sous-marins de la class Collins.

De ce fait, le sentiment est qu’Américains, Australiens et Britanniques ont signé un accord politique au niveau de leurs dirigeants, avec quelques grandes lignes directrices dont cette fourniture de sous-marins, mais que rien n’a réellement été défini pour mettre en place les termes de cet accord. Quand on connaît les difficultés pratiques auxquelles a été confrontées Naval Group dans le contrat australien, on a du mal à imaginer la faisabilité du projet américano-britannique sauf à ce que les Australiens renoncent au développement de leur industrie navale dans le sud de l’Australie.


Article lu dans « La lettre N° 809, IRIS – Jean-Pierre Maulny Titre original : « Rupture du contrat sur les sous-marins australiens : quelles conséquences pour l’industrie française ? »

Source (Lecture libre en suivant le lien)


Selon « France Bleu »

Naval Group doit construire à Cherbourg pour la Marine australienne 12 sous-marins sur 50 ans pour un montant total de 56 milliards d’euros. C’est l’un des plus gros investissement que l’Australie n’a jamais fait. Alors évidemment ça ne se fait pas sans heurts. Depuis des mois les opposants (opposition au gouvernement australien, concurrents de Naval Group et la presse) dénoncent des dépassements de budget et des retards dans ce contrat. Et ce mercredi une nouvelle fois le gouvernement a été attaqué sur ce dossier.

Cette semaine en Australie ont lieu des auditions devant les parlementaires et c’est souvent l’occasion pour l’opposition d’attaquer le gouvernement. Ce mercredi  la cible c’était : Greg Moriarty, le secrétaire du ministère de la Défense chargé du dossier Naval Group. En gros à la question « avez vous prévu un plan B si ça se passe mal ? »

Poussé dans ses retranchements il affirme alors qu’il est « prudent d’envisager des alternatives en cas d’échec du contrat ». Pas franchement incongru au vu du contrat mais, hors contexte, les mots « alternatives » et « échec » sont lâchés et ils inquiètent ici à l’autre bout de la terre.

Depuis des mois, la presse australienne fait campagne contre le contrat Naval Group et parle même d’un plan B avec les suédois. Faux aurait affirmé Greg Moriarty. Le plan B serait que le plan A aille jusqu’au bout. Faire que ce contrat se passe bien d’un côté comme de l’autre. D’ailleurs Naval Group affirme qu’il n’y a pas de retards à ce stade.

Des recrutements ont actuellement lieu en Australie et des équipes viennent en France pour acquérir des compétences. Quant au coût, il évolue selon le groupe en fonction des demandes australiennes. 

Le patron de l’industriel français, Pierre-Eric Pommellet, s’est récemment rendu en Australie. Sur place, il s’est engagé à ce que 60 % de la valeur du programme revienne à l’Australie, une exigence de Canberra.

Les deux parties ne sont en revanche toujours pas parvenues à finaliser l’étape suivante du contrat, portant sur trois milliards de dollars et qui était prévue pour le début de l’année.

Le contrat doit créer 2 800 emplois dans ce pays et occuper parallèlement 500 personnes en France, essentiellement dans la partie conception.


Source (Extraits)

3 réflexions sur “Conséquences…

  1. bernarddominik 17/09/2021 / 21:33

    Les Australiens, comme tous leurs voisins, ont peur de la Chine qui possède la première flotte militaire mondiale et occupe tous les îlots à sa portée.
    Elle compte plus sur la flotte américaine plus que sur la nôtre et a donc choisi de mettre ses armements aux normes américaines.
    De plus avec l’idiot Hollande qui a discrédité notre construction navale en refusant d’honorer un contrat, les Australiens craignent qu’en cas de conflit avec la Chine, notre président lui fasse le coup de l’embargo. Leur décision est donc tout à fait logique.

    Je rajouterai ceci : si je comprends la logique militaire de ce choix, les USA ont cependant mis les doigts dans un engrenage fatal: au nom de quoi refuser à l’Indonésie au Japon aux Philippines ce qu’ils ont accepté pour l’Australie, et quand tous auront des sous-marins nucléaires le risque d’accident et de prolifération ne sera plus maîtrisable.
    Une imprudence de plus à rajouter au lourd bilan des USA.
    Je ne suis pas convaincu que le jeu valait la chandelle.

  2. jjbey 18/09/2021 / 21:34

    La diplomatie française prend une claque et notre classement dans le top des marchands d’armes va en prendre un coup.
    Les Australiens ne sont pas gagnants, car ils perdent leur autonomie en matière de défense pour des navires qui ne seront pas livrés avant une dizaine d’années…

  3. Danielle ROLLAT 21/09/2021 / 15:00

    Nos amis ne sont plus nos amis.. les amis de nos amis qui ne sont plus nos amis.. ne sont plus nos amis non plus.. les « ennemis » de nos ex amis vont-ils devenir nos amis ? et tout cela fiche un beau bazar politico-diplomatique (pour rester polie) à la veille de la tournante européenne de janvier, la présidence sera alors assurée par la France… et l’économie française dans tout cela ?

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