Autodafé

Au Canada aujourd’hui, et demain…

On connaissait le Canada pour son sirop d’érable, sa police montée et son accent québécois. Désormais, il faudra ajouter un autre particularisme : l’autodafé. Et pour ne rien gâcher, on le pratique dans les écoles. Dans celles de la province de l’Ontario, pour être précis.

Ainsi, comme nous l’a appris la semaine dernière un reportage de Radio Canada, près de 5000 exemplaires de livres jugés « offensants » pour les « peuples autochtones » ont été détruits en 2019, dans une trentaine d’écoles, sous l’autorité du Conseil scolaire catholique Providence.

Au total, 155 titres, majoritairement des livres pour la jeunesse –Pocahontas, Tintin en Amérique, Le Temple du Soleil, des Lucky Luke, l’album illustré du film Astérix et les Indiens… -, mais aussi des encyclopédies et des livres d’histoire, certains jetés au feu lors de «cérémonies de purification par les flammes dans un but éducatif», dixit, sans tousser, le Conseil Providence, qui a en prime filmé La chose à destination des élèves…

La pandémie de Covid-19 a mis provisoirement fin à ce « geste de réconciliation avec les Premières Nations et […] d’ouverture envers les autres communautés », mais tout porte à croire que les organisateurs de ces activités pédagogiques ne demandent qu’à remettre ça de plus belle. Car, comme le souligne Suzy Kies, autoproclamée « gardienne du savoir », et ex-coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral – actuellement au pouvoir -, « les gens paniquent avec le fait de brûler des livres, mais on parle de millions de livres qui ont des images négatives des personnes autochtones, qui perpétuent des stéréotypes, qui sont vraiment dommageables et dangereux ».

En clair : ce n’est qu’un début, préparez les torches. Et il ne faudra pas compter sur le Premier ministre, Justin Trudeau, pour éteindre le feu.

Certes, il n’est pas « personnellement » amateur d’autodafés, mais il juge que « ce n’est pas à [lui], ce n’est pas aux non-autochtones de dire aux autochtones comment ils devraient se sentir ou comment ils devraient agir pour faire avancer la réconciliation ».

 Avec son allure de gendre idéal, Trudeau incarne ce que la politique peut produire de pire en démocratie : l’aventurier idéologique qui prétend avoir des valeurs, mais qui en fait n’en a aucune, et qui va où souffle le vent du moment, même s’il charrie un air de putréfaction. Ce fils à papa qui faisait des blackfaces quand il était à l’université, parce qu’à l’époque on trouvait ça rigolo, s’accommode aujourd’hui de ce qu’on brûle des livres considérés « impurs », juste pour se rendre sympathique aux yeux des talibans locaux.

Qu’on les brûle de surcroît dans les lieux mêmes où on devrait les célébrer, des écoles, et que l’on en fasse un exemple à suivre pour les élèves, ne l’émeut pas davantage.

On aurait tort de se dire que le Canada, c’est loin, et qu’il ne s’agit que d’une épaisse ânerie, une de plus, dans la grande croisade du « wokisme ».

Dans cette guerre sainte globale où l’antiracisme s’est fait identitarisme fanatique, chaque palier franchi est un pas supplémentaire vers l’irrémédiable. Tout dans cette affaire, de la méthode jusqu’au vocabulaire employé pour la motiver, pue le charnier.

L’autodafé, c’est l’étape qui précède de peu le lynchage.

On brûle un livre faute de mieux, en attendant d’avoir l’auteur et les lecteurs sous la main pour les jeter à leur tour dans les flammes. Tous ceux qui, dans l’Histoire, ont un jour brûlé des livres ont laissé derrière eux des milliers, voire des millions de morts. Que l’on trouve, dans les partis politiques, dans les médias, chez les intellectuels, de beaux et grands esprits pour minimiser, voire justifier un tel acte, au nom de la « repentance », devrait nous terrifier plus que tout


Gérard Biard – Charlie Hebdo – 15/09/2021