Les fanatiques du marché a la retraite

Connaissez-vous l’Institut économique Molinari ?

Ces gens ont des projets pour vous (1). Gustave de Molinari (1819-1912) était membre de ce que l’on appelait alors l’école française, celle du libre-échangiste Frédéric Bastiat. Écoeuré par la révolution de 1848, Molinari publiera Les Révolutions et le despotisme envisagés du point de vue des intérêts matériels, «insistant sur l’accroissement terrible du pouvoir étatique qui s’en était suivi », nous dit l’institut. À la tête de ce bidule, des profs de l’université Paris-XIII, de l’ESC Troyes, de la Catholic University of America…

Usant de la même ficelle que la célèbre Manif « pour tous » dirigée contre les couples homosexuels, les crânes d’oeuf de chez Molinari veulent eux aussi « la mise en place de la capitalisation pour tous ». Le constat de départ est simple : la France se désindustrialise, le chômage est élevé, même en période de croissance. C’est vrai.

  • Mais la question est : à qui la faute?
  • Au mépris de nos dirigeants pour l’industrie et leur fascination pour les « emplois de service » sous-payés?
  • Aux mauvaises décisions des chefs d’entreprise ?
  • Aux dividendes record des multinationales gauloises?
  • Non : le responsable, c’est le coût du travail, bien sûr. Et ce même si l’heure de boulot dans l’industrie coûte nettement moins cher aux patrons français qu’aux patrons allemands (38 euros, contre 41 euros), pour une productivité aussi élevée.

Et donc, feu sur les cotisations sociales, et partant sur les cotisations retraite.

C’est pourtant grâce à elles qu’en France la vieillesse est moins synonyme de pauvreté qu’ailleurs. Mais il y a tout de même dans notre pays 5,7 millions de retraités qui vivent avec une pension de retraite inférieure à 1.000 euros – brut ! Ces « petites retraites », ce sont aux trois quarts celles de femmes qui ont travaillé durant peu d’heures au cours de leur vie, pour des salaires horaires au ras des pâquerettes, puisqu’elles se sont dévouées à leurs enfants et à leur mari – bénévolement.

Alors, pour elles avant tout, bien sûr, les illuminés de chez Molinari veulent que vous et moi cotisions à des fonds de pension, qui vont nous ramener un max de thunes, et en plus permettre à la France de créer le prochain Apple. Cela s’appelle la capitalisation : vous jouez à la roulette russe avec votre avenir en plaçant vos petites économies en Bourse. Le système actuel fonctionne, lui, selon le principe de la répartition : les retraites de septembre 2021 sont payées grâce aux cotisations prélevées quelques jours plus tôt sur les salaires. Il n’y a aucune épargne, donc aucun placement, et c’est ce qui rend dingues les assureurs, poteaux de Molinari.

Petit problème : il est impossible de créer une retraite par capitalisation, car cela imposerait aux salariés d’être prélevés deux fois. Une fois pour les vieux d’aujourd’hui – système actuel – et une seconde fois pour leur retraite à eux. De plus, l’expérience montre que les éventuels rendements sont entièrement bouffés par les « frais de gestion », c’est-à-dire les salaires des camarades traders (2).

Heureusement, « Charlie Hebdo » et votre serviteur sont là pour rétablir quelques vérités (3).


Jacques Littauer – Charlie Hebdo – 15/09/2021


  1. «Pour une réforme des retraites qui réponde aux enjeux français» (Institut économique Molinari, septembre 2021).
  2. Pour un démontage précis, lire le texte disponible ici : twitter.com/fipaddict/status/1434950691861274631?s=20
  3. «Il ne faut pas réformer les retraites» (dossier en ligne sur charliehebdofr/2019/12/economie/dossier-reformes-retraites-macron-intox).