Unir les luttes…

… sans perdre la radicalité de chacune est une nécessité

La porte-parole d’Attac publie « le Bloc arc-en-ciel ». Elle y livre son analyse de la situation politique et sociale du pays et les conditions indispensables, selon elle, pour aboutir à un rassemblement des forces de gauche à huit mois de la présidentielle.

Voici son analyse. 

Dans « le Bloc arc-en-ciel » (la Découverte), son ouvrage qui sort en cette rentrée, elle aborde les questions difficiles pour le mouvement social et les forces politiques de la gauche et de l’écologie, qu’elles soient stratégiques ou programmatiques. Au-delà des débats contradictoires bien nécessaires, elle appelle à la constitution d’un bloc social rouge-vert-jaune-multicolore à la manière de la Rainbow Coalition (bloc arc-en-ciel) à la fin des années 1960, mais dans les conditions actuelles.

L’urgence d’un réenchantement de la politique

« Plus de 66 % d’abstention aux élections régionales et départementales de juin 2021.

Un record absolu. Les jeunes en particulier ont boudé les urnes. Si la gauche écologique veut gagner à l’avenir avec une base forte, elle doit urgemment s’interroger sur un réenchantement de la politique.

Comment faire pour que ceux qui pensent à gauche votent à gauche ? Pour que ceux qui veulent agir pour une transformation écologique, sociale et démocratique s’engagent dans la politique ?

Face à l’impératif sanitaire de la pandémie, le gouvernement français applique la “stratégie du choc”. Il profite de la désorientation produite par la crise pour accélérer la mise en œuvre de sa politique antisociale et anti-écologique. C’est le programme d’une droite “bourgeoise”, qui, pour passer, doit étouffer toute voix qui s’oppose à elle. D’où une alliance de plus en plus manifeste avec la droite identitaire pour restreindre les libertés publiques à coups de lois liberticides, pour réprimer toujours plus les mouvements sociaux et diviser les populations en attisant les racismes.

Idées majoritaires

Mais qui peut croire que les citoyens accepteront de tracer un trait sur ce qu’il s’est passé ? Sur le manque de lits en réanimation, de masques, de tests, de vaccins, de soignants ? Sur les fractures sociales qui ont exacerbé la crise ? Au sortir d’une pandémie qui vient clore une décennie de chaos économique et social et de périls démocratiques et environnementaux, les bouleversements politiques à provoquer sont radicaux. Notre tâche collective est de trouver les moyens d’une réponse à la hauteur de la situation. Pour défaire la droite des riches, la droite identitaire et leurs hybrides, elle devra s’attaquer aux racines du système, avec une alliance de forces suffisamment large pour espérer prendre le pouvoir et l’exercer de façon démocratique.

Mais on sent bien que la difficulté est immense. On peine encore à voir une force politique à même d’insuffler une vague d’espoir, de prendre le pouvoir et de changer la société aux prochaines élections. Pourtant, les valeurs de gauche et de l’écologie, et les propositions radicales qu’elles supposent, apparaissent majoritaires dans la population (1). Et les mouvements sociaux et réseaux de résistance et de solidarité ont retrouvé une certaine vitalité.

Tactiques complémentaires

Si je fais partie des “enfants” des luttes antilibérales et du mouvement altermondialiste né à la fin des années 1990, j’observe que le lien se fait avec ces mouvements écologistes, féministes, antiracistes qui ont pris de l’ampleur ces dernières années. Ils poursuivent la vague de mobilisations qui a surgi sur les places publiques dans la décennie précédente. On y campe, on y débat et on se confronte de manière déterminée au pouvoir. On y fait de la politique. On y couple une diversité de formes d’organisation et de tactiques.

Plaidoyers, recours juridiques, manifestations, grèves, actions symboliques, occupations, réappropriation d’espaces, sabotages… C’est cette complémentarité qui a fait la réussite, par exemple, de la bataille contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou du mouvement des retraites de 2019-2020. On y assume la complémentarité des tactiques (2). Stratégie de rupture, de confrontation brutale avec l’ordre dominant, telle que le dessinait le mouvement des gilets jaunes. Stratégie “interstitielle”, de fissures à l’intérieur du système, comme le sont nombre d’alternatives locales et concrètes, de contre-modèles coopératifs, culturels, intellectuels. Stratégie “symbiotique”, passant par la participation critique aux institutions.

Causes amies

Et si ces luttes sociales et écologiques, sur le terrain, pouvaient irriguer le champ politique et la gauche écologique de leur énergie, de leur capacité de rassemblement, des alliances inédites qui s’y construisent ces dernières années ? Et si elles pouvaient activer les ressorts d’une nouvelle articulation sociale et politique pour faire bloc, à la manière dont la Rainbow Coalition, à la fin des années 1960, fit trembler l’ordre raciste et capitaliste aux États-Unis ? Les Black Panthers, mouvement de libération des Noirs, et d’autres organisations de migrants pauvres, latinos et blancs, ont alors su dépasser leurs différences et lutter ensemble face à la ségrégation raciale et sociale.

L’enjeu pourrait être de donner forme à un bloc social rouge-vert-jaune-multicolore, arc-en-ciel. Le “rouge” issu des traditions communistes et syndicales, le “vert” des mouvements écologistes, le “jaune” des insurrections populaires, le “multicolore” des luttes pour l’égalité réelle, anti-patriarcales et anti-racistes. Ces couleurs ne s’additionnent pas, elles s’alimentent les unes les autres. La stratégie du bloc arc-en-ciel est celle d’un soutien indéfectible entre causes amies face au camp du capital et de l’autoritarisme. Elle se nourrit des mobilisations de ces dernières années, qui ont rassemblé des millions de citoyens, dans un rejet du système de plus en plus assumé. Elles apportent les ingrédients idéologiques et le savoir-faire nécessaires pour forger un nouveau projet politique.

À l’image du collectif Plus jamais ça

Mais, face à un système capitaliste dans lequel les dominés, les opprimés, vivent des réalités très différentes, comment constituer un front commun ? Comment établir cette conviction profonde que nos intérêts sont partagés, face à un système capitaliste et ses multiples rapports de domination, patriarcale et raciste, exploitant toujours plus le travail et le vivant et s’imposant par la force ? Pour construire un bloc majoritaire, aucune lutte ne doit imposer son hégémonie. Et il s’agit de respecter les différentes identités et oppressions (qui ne sont pas forcément celles de la classe sociale) à partir desquelles chacun a choisi de lutter contre un même système.

Reste à articuler ces luttes, ces revendications pour construire des mobilisations et un projet commun. Et c’est là que des expériences récentes dans les mouvements sociaux et écologiques ouvrent la voie. À l’image du collectif Plus jamais ça, qui regroupe des dizaines d’organisations syndicales et associatives. Un arc de forces inédit qui couple préoccupations de fins de mois et fin du monde et propose un plan de rupture écologique et social, sorti le 26 août dernier.

Ce que montre Plus jamais ça, c’est que ces larges alliances n’enlèvent rien de la radicalité de chacune des luttes rassemblées. La conjonction des luttes, ce n’est pas édulcorer les revendications portées par chacune, mais faire en sorte qu’elles fassent “système” contre celui qui nous est imposé aujourd’hui. Et c’est en même temps élargir la base militante et politique en rassemblant des luttes et en se faisant l’écho d’aspirations différentes. C’est cette conjonction des luttes qui peut donner un contenu et une base large à la gauche écologique.

Toutes les dominations, toutes les colères

Emmanuel Macron essaie de gommer l’idée d’un clivage gauche-droite. Son idéologie de la fin des idéologies vise à effacer l’opposition des intérêts entre riches et pauvres, entre patrons et salariés, entre multinationales et citoyens, à nier la domination systémique des hommes sur les femmes, des Blancs sur les non-Blancs. Il s’agit de remettre en lumière ces rapports de domination. Et nous pouvons justement nous appuyer sur les mobilisations extrêmement diverses de ces dernières années. Qu’elles soient contre la réforme des retraites ou les violences policières, qu’elles soient “gilets jaunes”, féministes ou pour le climat, elles portent toutes un rejet du système de plus en plus assumé.

Il ne s’agit pas de changer telle mesure, de modifier tel pan de la société. Il s’agit de transformer tout le système, toutes les formes de domination subsumées sous le capitalisme. Et de se nourrir de la colère des habitants des quartiers populaires et des populations qui subissent le racisme, l’injustice et la répression. Celle des gilets jaunes ou des féministes, “fortes, fières, radicales et en colère”. Une colère et une radicalité qui peuvent inspirer la reconstruction, sur le plan électoral, d’un mouvement de gauche et écologique capable de prendre le pouvoir. Car l’unité pour l’unité n’a pas de sens. Pour emporter la conviction, le rassemblement doit réunir sur des valeurs et aspirations communes, un programme et une stratégie, faisant naître un nouvel horizon politique.

Vers une justice globale

Comment irriguer la sphère politique et électorale de la richesse de ces mouvements ? D’abord en repensant les liens entre eux. Marine Le Pen est aux portes du pouvoir, qu’elle accède à la présidence de la République ou qu’elle y soit indirectement, en inspirant la droite réactionnaire des riches. Face à la catastrophe qui s’annonce, les mouvements sociaux ne peuvent rester indifférents. Pas plus que les partis politiques qui souhaitent mener la gauche et l’écologie au pouvoir ne peuvent se payer le luxe d’ignorer ces mouvements sociaux et ce qu’ils portent. Il ne saurait y avoir d’extériorité entre deux modes d’intervention qui partagent des objectifs similaires.

Autrement dit, l’autonomie nécessaire des mouvements sociaux n’implique pas une séparation. Politiser les mouvements, « mouvementiser » la politique. C’est une question de respect entre deux logiques de combat pour la justice globale, mais c’est aussi une question de passerelle et d’articulation. Alors comment faire pour que les luttes écologiques et sociales se traduisent dans le champ politique, dans les élections et les institutions, afin de les démocratiser radicalement ? Dans cette période extrêmement difficile qui s’annonce pour la gauche, le moment est venu d’être créatif. On ne revitalisera pas la politique sans ré-ancrer le politique dans les luttes sociales. » 


Aurélie Trouvé est maîtresse de conférences en économie à AgroParisTech. Coprésidente d’Attac France de 2006 à 2012, elle est maintenant porte-parole du mouvement altermondialiste. Elle est Ingénieure du génie rural, des eaux et des forêts, et docteur en sciences économiques et l’autrice de nombreuses notes et publications universitaires et a déjà publié « Le business est dans le pré » (Fayard, 2015).

Source


  1. Voir, par exemple, le sondage Ifop pour le journal « l’Humanité », mai 2021.
  2. « Utopies réelles », d’Erik Olin Wright. La Découverte, Paris, 2017.