Tout était pourtant écrit !

Jamais un pays n’aura autant mérité son surnom (le « cimetière des empires »).

Après avoir chassé les Moghols et les Perses, l’Afghanistan a bouté hors de son territoire le Royaume-Uni au XIXe siècle, l’Union soviétique au XXe et les États-Unis au XXIe.

Au terme de la guerre la plus longue de leur histoire (deux décennies), et après avoir enrôlé dans leur croisade pas moins de trente-huit pays sous le commandement de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), les États-Unis se retirent sur un fiasco absolu.

 […]

Annoncé par l’ex-président Donald Trump pour mai 2021, le retrait a été mis en œuvre par M. Joseph Biden avec à peine quelques mois de retard.

Un de leurs prédécesseurs, M. George W. Bush, à l’origine de ce qui devait être une « opération-éclair », criait pourtant victoire après la chute du régime des talibans, fin 2001 : l’Amérique était vengée. […]

Dix ans plus tard, M. Barack Obama, qui avait promis un désengagement, décida finalement d’envoyer des renforts […]

Février 2020, l’accord de Doha entre l’administration Trump et les organisations talibanes a signé la capitulation en rase campagne de l’Amérique (1). Sans aucune négociation avec le gouvernement de Kaboul, jusque-là soutenu financièrement et politiquement par Washington. Sans consultation du peuple afghan, bien sûr. Sans même une quelconque coordination avec les membres de l’OTAN, qui conservaient sur place 7 100 soldats (1 300 pour l’Allemagne, 1 100 pour le Royaume-Uni, 900 pour l’Italie et quelques centaines pour la Géorgie ainsi que pour la Pologne, etc., la France s’étant retirée en 2014), en plus des 2 500 militaires américains.

Quant aux 17 000 civils sous contrat (contractors) américains, afghans et autres, ils ont eux aussi été mis devant le fait accompli.  […]

Les États-Unis, il est vrai, ne se sont pas contentés d’imposer leur stratégie : ils ont réglé une bonne partie de la facture — énorme —, dépensant 2 000 milliards de dollars (3). Quelque 775 000 soldats se sont succédé sur le terrain, dont 100 000 au plus fort du surge de M. Obama (qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2009), sans compter les équipements militaires ultramodernes, les drones tueurs, des dizaines d’organisations non gouvernementales (ONG) massivement financées…

Un coût ahurissant pour un bilan sans appel, à défaut d’être définitif : au moins 160 000 Afghans tués, selon l’Organisation des Nations unies (ONU) ; 2 400 soldats américains ; 1 500 militaires de l’Alliance (dont 90 Français) ; et 1 800 civils sous contrat.

Ce désastre humain et financier laisse un pays encore plus mal en point qu’il ne l’était auparavant, sauf pour les femmes, dont le sort s’est amélioré (au moins dans les villes). Mais les pressions talibanes pour leur maintien dans un univers domestique fermé, les menaces à l’encontre des écrivaines, journalistes, médecins, professeures, obligées de s’exiler quand elles ne sont pas purement et simplement assassinées, se sont intensifiées ces derniers mois, avant même la chute de Kaboul.

Sans parler des attentats meurtriers perpétrés par l’Organisation de l’État islamique (OEI, ou Daech). Pour le reste, la « mission civilisatrice » de l’Occident a réussi la prouesse de porter l’Afghanistan au rang de premier producteur d’opium du monde : il assure 90 % des approvisionnements (ce qui représente 15 % de son produit intérieur brut).

Le pays a été transformé en une vaste kleptocratie, implacablement décrite par le colonel Christopher Kolenda, l’un des conseillers de l’armée américaine : « J’aime recourir à l’analogie avec le cancer. La petite corruption, c’est comme le cancer de la peau ; on a les moyens d’y faire face. La corruption au niveau supérieur, au sein du ministère, c’est comme le cancer du côlon : c’est plus grave, mais, si vous le débusquez à temps, vous guérirez. La kleptocratie, elle, est comme un cancer du cerveau : elle est fatale (4). »  […]

Pourtant,  […] cette guerre  […]  menée contre « l’obscurantisme et la terreur », selon M. Nicolas Sarkozy (2008), en un mot « notre guerre », selon le chœur français des redresseurs de torts permanents, tels Bernard-Henri Lévy, Pascal Perrineau, Stéphane Courtois et quelques autres, devait protéger le monde des attentats et sortir les Afghans de la barbarie.

Il fallait « gagner les cœurs avec un gilet pare-balles », selon la formule de M. Bernard Kouchner, alors ministre des affaires étrangères (6). Comme si l’on pouvait combattre le terrorisme par la terreur et imposer la démocratie par les canons et à grand renfort de dollars.

 Chez les partisans de la guerre, qui reconnaît s’être fourvoyé, même devant l’évidente défaite ? Au contraire, ils passent d’une demande d’ingérence à une autre : l’Irak après l’Afghanistan, puis la Libye, la Syrie, le Sahel, et sans doute bientôt un autre « état voyou », la défense des droits humains en bandoulière (sauf dans les pays « amis » comme l’Égypte ou l’Arabie saoudite) et toujours la conscience tranquille de choisir le camp du bien.

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Martine Bulard – Le Monde Diplomatique

Source (Extraits)