Vers la disparition mondiale des glaciers ?

Le récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) est, comme d’habitude, alarmant. Mais, dans nos esprits blasés, ce n’est qu’un rapport de plus.

Pour se rendre vraiment compte, il faut voir le réchauffement en action. C’est ce que nous avons fait en accompagnant des scientifiques sur le glacier d’Argentière, dans les Alpes. Comme tous les autres, il fond à vue d’œil et est condamné à disparaître d’ici à la fin du siècle.


Avant la déprime, un peu de majesté. Nous avons rendez-vous au pied du glacier d’Argentière, à quelques kilomètres de Chamonix (Haute-Savoie). La montée se fait en hélicoptère, heureusement pour mes mollets. Sensation exceptionnelle. Dans cet engin, on perçoit vraiment la tridimensionnalité, on glisse sur le glacier, on penche en rasant les parois, on reprend de la hauteur sur la blancheur…

Plaisir, mais aussi serrement de cœur de se dire qu’on est parmi les derniers humains à voir ce spectacle.

Si je reviens l’an prochain, le glacier aura déjà perdu quelques dizaines de mètres. Dans dix ou vingt ans, il sera ratatiné à la limite du ridicule. Et avant la fin du siècle, il aura totalement disparu, si l’on en croit (et il n’y a malheureusement pas de raison d’en douter) toutes les prédictions scientifiques. Une dizaine de kilomètres de glacier, de trop courtes minutes de vol, nous voilà déjà arrivés.

Dès l’atterrissage, la Méthode est parfaitement rodée. Le boss de l’expédition est Christian Vincent, glaciologue à l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE), à Grenoble. Ce jovial quinquagénaire buriné est un véritable loup des glaces, puisqu’il les arpente et les étudie sous toutes les formes depuis une trentaine d’années. Il est accompagné de la jeune Fanny Brun, qui fait ici quelques infidélités aux glaciers himalayens, du Népal et du Tibet, qui sont habituellement sa spécialité.

À 3000 m d’altitude, la carte postale semble encore intacte, mais ça ne va pas durer. Pas le temps de s’attarder, il faut mettre les crampons, et surtout s’encorder : indispensable, car il peut y avoir des crevasses de 30 m de profondeur, mais couvertes de neige, dans lesquelles il serait mortel de chuter. Des analyses par radar ont montré qu’ici il y a encore 150 m de glace en moyenne.

En théorie, le boulot de la journée est assez simple. Des piquets ont été plantés à intervalles réguliers, et les chercheurs sortent un mètre pour mesurer la hauteur qui dépasse. Le glacier d’Argentière est particulièrement intéressant, car la première balise y a été posée en 1976. Christian Vincent le connaît comme sa poche, vu qu’il y monte cinq ou six fois par an depuis le début de sa carrière : « De tous les glaciers du massif du Mont-Blanc, c’est celui qui est le mieux surveillé et depuis le plus longtemps. »

Cela permet de suivre la fonte à long terme. Ce qui n’est guère réjouissant, car « le glacier perd entre 1 m et 1,50 m par an. C’est du même ordre de grandeur pour tous les glaciers des Alpes. En trente ans, il a perdu 15 m d’épaisseur en moyenne, et 35 m dans sa partie la plus basse ».

La blancheur immaculée ne durera pas longtemps.

Au bout d’une demi-heure de descente, la glace prend, bizarrement, une teinte ocre. Christian m’explique qu’il s’agit de « sable saharien arrivé sur la France fin février. Cela absorbe la chaleur et accélère encore la fonte ». Les pauvres glaciers sont décidément attaqués sur tous les fronts : en plus de la chaleur directe, voilà le sable, apporté par des vents chauds, eux-mêmes accentués par le réchauffement ! Quand le cercle est vicieux, il le reste.

Après une petite heure de descente, nouveau changement de décor.

Le blanc cède maintenant la place à du gris. Ce sont des roches qui recouvrent la glace. Les scientifiques m’expliquent qu’il y a deux parties distinctes dans un glacier : l’une qui le fait grossir, l’autre qui le fait rétrécir. La première est appelée «zone d’accumulation », où il se forme plus de glace qu’il n’en fond. À l’inverse, dans la seconde, dite «zone d’ablation », la fonte l’emporte sur la nouvelle glace. On pourrait dire que la zone d’accumulation est la pulsion de vie du glacier, celle d’ablation, sa pulsion de mort.

C’est ici que nous entrons.

Si le glacier est gris, c’est à cause d’éboulis qui se sont produits en amont, et qui, à cause de la fonte, ressortent en zone d’ablation. Ainsi à cause du réchauffement, les glaciers noircissent au fil des ans.

Christian me montre un piton rocheux : «  Il y a quelques années, il y avait encore de la glace ici, maintenant, c’est presque un rocher, ça va très vite. » Les glaciologues font régulièrement des études commandées par la Compagnie du Mont-Blanc, qui gère les pistes de ski. « Par exemple, nous avons montré qu’il y a un endroit qui ne sera plus skiable d’ici à trente ans. » Cela dit, il ne faut pas s’inquiéter pour les actionnaires de la Compagnie du Mont-Blanc, car ses gestionnaires anticipent déjà le déplacement des télésièges en fonction du réchauffement climatique.

Pour ce qui est de notre descente, le reste de la journée se fera en « zones d’ablation », plus ou moins recouverte de roches.

Ici, les crevasses deviennent visibles. Quand elles font moins de 1 m de large, il suffit de sauter par-dessus. Pour Christian et Fanny, un simple amusement. Pour moi, un petit frisson à chaque fois. Rien de bien difficile, certes… à condition de ne pas penser que le moindre faux pas me précipiterait dans un boyau de 30 m de profondeur, où je n’aurais rien de mieux à faire que de glisser encore plus bas au moindre mouvement, en attendant l’hélico de secours.

À un moment, les crevasses deviennent trop larges, il faut les contourner.

La veille, Christian m’avait demandé : « Au fait, tu n’as pas le vertige ? » Pour tout dire, le vide n’est pas trop, voire pas du tout, mon kif. Mais il était trop tard pour reculer. « Hum, ça dépend, mais bon, euh… », avais-je bredouillé d’une voix chevrotante. Et c’est comme ça que je me retrouve devant quelques marches de métal pour y poser le pied et une corde pour me tenir.

C’est a priori facile… À condition d’oublier qu’il y a une trentaine de mètres de vide en dessous ! C’est le moment, dans un reportage, où l’on se dit « qu’est-ce que je fous là ? ». Surtout ne pas regarder en bas, surtout ne pas regarder en bas, surtout ne pas regarder en bas…

Un peu plus loin, rebelote, mais avec une échelle métallique accrochée à 30 m de roche. J’exagérerais en disant que je suis presque rodé, mais ça va déjà mieux (ne pas regarder en bas, ne pas regarder en bas…). Et nous revoilà sur le glacier. Le genre de truc qu’on est content d’avoir fait quand ça se termine.

Mais ce qui m’intimide est précisément ce qui attire les glaciologues. Ce qui les a poussés à embrasser cette carrière, c’est bien plus la passion de la montagne que les rapports sur le réchauffement climatique, comme l’avoue Vincent : « Les glaciers ont commencé à diminuer à partir du milieu des années 1980. J’ai commencé ma carrière dans les années 1990, au moment des tout premiers rapports du Giec. On commençait à peine à en parler, et même les spécialistes disaient qu’on aurait encore le temps avant de voir fondre les glaciers. »

Aujourd’hui, étrangement, l’intérêt tardif pour les glaciers laisse les chercheurs sceptiques : « Je n’aime pas trop cet aspect romantique. Les glaciers sont des icônes du changement climatique, qui révèlent ce qu’on fait de notre planète. Mais on se focalise sur le changement climatique, alors qu’il y a plein d’autres problèmes, comme la pollution ou la destruction de la biodiversité. »

Un avis partagé par sa collègue Fanny : « Quand on dit aux gens qu’on est glaciologues, ils nous disent: « Alors, bientôt au chômage ? » Ça magace un peu mais, en même temps, je comprends le symbole que cela représente. » Il est vrai que les glaciers sont un peu au réchauffement climatique ce que les pandas sont à la biodiversité : des emblèmes qui ont le mérite d’alerter, mais qui peuvent aussi détourner d’autres problèmes s’ils prennent toute la place.

En tout cas, voilà une journée dont mes guiboles se souviendront quelque temps.

Le lendemain, je me rends à la fameuse mer de Glace avec le flot de touristes. Je constate que beaucoup sont déçus de voir un glacier grisâtre couvert de roches (eh oui, encore la fameuse « zone d’ablation »). Pour admirer une blancheur immaculée, il leur aurait fallu venir ne serait-ce que vingt ans plus tôt, quand le glacier était encore à peu près en forme.

Durant le petit âge glaciaire, qui va du début du XIVe siècle au milieu du XIXe siècle, les glaciers étaient même bien plus près des villages. L’historien Emmanuel Le. Roy Ladurie, dans le volume Canicules et glaciers, XIIIe-XVIIe siècles de son Histoire humaine et comparée du climat (éd. Fayard), rapporte que le 29 mai 1644, les habitants de Chamonix étaient allés voir leur évêque, car ils redoutaient « l’entière ruine de leurs maisons ». Quelques jours plus tard, le prélat a conduit une procession pour demander au Seigneur de faire reculer ce « long et horrible glacier tout proche du village ».

 On pourrait dire que ça a mis du temps, mais que ça a marché. Du moins, à condition d’y croire. Sauf qu’aujourd’hui, même avec la meilleure la foi du monde, il faudrait bien plus qu’une procession pour ressusciter les glaciers agonisants.


Antonio Fischetti – Charlie Hebdo – 08/09/2021