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Manuel Valls

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 08/09/2021

Revenu de Barcelone à Paris, l’ex-Premier ministre de Hollande, chroniqueur sur BFMTV en attendant mieux, se dit apaisé mais pète encore facilement les plombs.

On nous l’aurait changé ?

Depuis trois ans, Manuel Valls est en bonne place dans la presse people, visage détendu au bras de son épouse, la très médiatique femme d’affaires espagnole Susana Gallardo. Entre Minorque et Barcelone, pour lui la vie a commencé.

Fini, le sourire crispé et la gestuelle mécanique. Il parle de son bonheur, de ses enfants, auxquels il souhaite consacrer plus de temps. Tout doux, griffes rentrées. Il y a une dizaine de jours, Manuel Valls faisait l’une de ses premières apparitions sur BFMTV, où il est désormais chroniqueur.

Il a évoqué le système de la primaire, rappelant qu’il l’avait beaucoup défendu, avant de le combattre aujourd’hui. Il est revenu sur ses échecs à ces deux compétitions, en 2011 et en 2017, plaisantant sur lui-même et sur ses illusions perdues : « J’étais jeune, plein d’espoir. »

Mais, quelques jours plus tard, le fringant chroniqueur, intervenant sur les mesures présidentielles pour Marseille, se lâche, visage fermé : « Il faut tout raser dans certains quartiers, repeupler différemment. » Le Valls des grands jours n’est jamais loin : menton en avant, jugulaire-jugulaire, les nuances quelle perte de temps. « La politique, c’est pas du spectacle », assurait-il en 2015.

Le spectacle, il l’assure désormais, en connaissance de cause. Faut que ça buzze, BFM va en avoir pour son argent, en voilà un bon placement.

Catalan à la détente

La télé, c’est bien, la politique, c’est mieux. Il essaie depuis trois ans de convaincre Macron de miser sur lui, et l’autre, en attendant de savoir où le caser, le garde en réserve de la République. Son ancien porte-parole Stéphane Le Foll, le maire (PS) du Mans, a récemment réglé quelques comptes avec lui, le traitant de « matamore de l’irréconciliable ». Allusion aux fameuses « deux gauches irréconciliables » théorisées par Valls en 2016, quelques mois avant sa candidature à la primaire de la gauche avec pour mots d’ordre… « conciliation » et « réconciliation ». Oui, faut suivre.

Des comptes, ils sont nombreux à vouloir en régler avec lui à Barcelone, dont il vient de quitter le conseil municipal. Il était temps, vu sa présence plus qu’épisodique dans une mairie où, selon un socialiste catalan, il « tournait en rond ».

Après un confinement de plu­sieurs mois aux Baléares, il fal­lait siffler la fin de la récré. Le site Equinox, basé dans la ca­pitale catalane depuis dix ans et fondé par le journaliste Nico Salvado, publie ces jours-ci une enquête très complète sur les polémiques ayant rythmé les dix-huit mois de « retour » de Valls dans sa ville natale.

Quand il annonce son arrivée, en 2018, il fait figure de sauveur pour le camp unioniste, qui se cherche un champion. On organise, en mai de la même année, un dîner privé où se presse tout le gratin anti­indépendantiste modéré : patrons, politiques, directeurs de journaux comme Marius Carol, alors patron de « La Vanguardia ». Valls est critiqué par certains participants en raison de son alliance avec Ciudadanos, le parti de centre droit, jugé trop violemment anti-catalan. Le ton monte, Valls sort de ses gonds : « Vous vous plaignez de tout, mais vous n’avez rien fait. Si nous en sommes arrivés là, c’est à cause de vous (…). Vous êteà un club de prétentieux et de riches. » Sur ce, il quitte la table.

Les relations n’ont pas été meilleures avec les socialistes catalans, a priori pourtant ses vrais alliés. « Valls s’est déclaré trop tard à Barcelone. Il aurait dû arriver deux ans avant. En 2018, les socialistes avaient déjà constitué les équipes. Il a demandé à ce qu’on évince à son profit les candidats pressentis, mais cela a été mal vécu. Ce n’est pas la façon de faire, ici, il était bien trop cassant et clivant, et il n’en avait pas conscience », se souvient Nico Salvado. « Valls était perçu par les socialistes catalans comme l’homme de Madrid, le terrain était miné. Il a aussi surestimé le prestige d’un ancien Premier ministre français. Il s’est vu en homme providentiel, ce qui est totalement étranger à la culture catalane », ajoute Benoît Pellistrandi, spécialiste de l’Espagne, auteur du « Labyrinthe catalan » (Desclée de Brouwer).

« Manolo » prend le large

Pendant sa campagne, l’om­brageux « Manolo » fait connaître ses prétentions. N’a-t-il pas lâché son fauteuil de député en France pour bouter les indépendantistes hors de la ville ?

Il réclame à ses bailleurs de fonds 20 000 euros net mensuels, qu’il obtient, révèle le journal « Ara », le « Libé » de Catalogne, qui a interrogé quatre sources différentes.

De plus en plus seul, Valls n’a finalement réussi à agréger autour de sa candidature que la mouvance anti-indépendantiste la plus extrémiste, à l’image de son mentor catalan Josep Ramon Bosch, « un personnage sulfureux, comme il y en a dans le camp d’en face », selon Pellistrandi. Bosch est proche de certains milieux franquistes et fanatiquement anti-indépendantiste.

Peu désireux de jouer les petites mains à Barcelone, l’ancien Premier ministre a finalement plié bagage le plus discrètement du monde. Il a laissé, en plan ses plus fervents soutiens. Souvent Valls varie, bien fol qui s’y fie.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé – 08/09/2021