La lisière éblouissante

La littérature est excessive, ou elle n’est pas.

Tout ce qui importe doit se dire en termes absolus, sinon à quoi bon ouvrir des livres? Seule nous attire l’intensité; La vérité scintille dans le débordement. C’est ce qui nous saute aux yeux, aux tripes, aux nerfs lorsqu’on commence à Lire Papillon de verre, de Raphaëlle Milone (éd. Diaphanes), le premier roman d’une jeune femme qui affronte les gouffres avec une témérité stylistique extrême.

Lisez ça, c’est électrisant, tortueux, génial, délirant : « La littérature éblouit la logique », écrit-elle.

De quoi s’agit-il? Une femme, Vivianne, après une tentative de suicide de l’homme qu’elle aime (Isaac), se met à écrire. L’argument semble maigre. Mais voici que l’écriture déferle en cascades d’éclairs, et l’ouvre, par-delà le chaos d’affects, à une justesse folle – ce qu’elle appelle ses « convulsions d’acrobate anarcho-critique ».

Comment se retrouve-t-on ta proie d’un démon? Et d’abord, qu’est-ce qu’un démon? Est-ce l’emprise d’un narcissique qui, sous couvert d’« amour », vous colle sa glu asservissante? Ou plus obscurément ce vertige, logé en vous, qui cherche partout cette mort?

Nuits blanches, alcool, sexe et désespoir : on est dans la zone du péril, où ta folie rôde : La narratrice se qualifie elle-même, avec un humour merveilleusement tordu, de « cinglée diaprée ». Mais le livre de Raphaëlle Milone ne se réduit pas au énième récit d’hystérie amoureuse; il met en scène un sacrifice : de victime, ta narratrice devient ordonnatrice – c’est le sens de toute écriture. Retourner la dépossession dont on est l’objet, c’est s’accorder à sa propre élection.

Papillon de verre est le récit balbutiant, sexuel, frénétique et souverain d’une telle cérémonie.

Et ce que j’aime dans ce périple du tourment, c’est son imprégnation : ce que fait Vivianne de ses lectures est te grand sujet. Elle les vit : « Si tu veux la littérature, vole-la », écrit-elle. On n’aime pas la littérature impunément, elle vous prend tout entière; et son empreinte, en vous brûlant, vous consacre. Ainsi Vivianne, en cherchant sa voix, rejoue-t-elle, à sa manière compulsionnelle et détraquée, l’histoire des déchirements, des extases, et des plus grandes solitudes, Artaud, Selby, dont elle suce l’écorchement.

« Isaac t’avait dit qu’avec toi il avait l’impression d’être Verlaine avec Rimbaud. » Tout est donc renversé : « l’Époux infernal », c’est elle; et lui, La « Vierge folle ».. Autrement dit : un jour viendrait où il voudrait la tuer (le livre raconte ainsi comment une femme échappe à la mise à mort psychique voulue par son amant).

Dans les brèches de la solitude s’ouvrent alors des lumières intactes, la poésie des brindilles, le murmure des astres, l’enfance innommée, une musique à venir, délivrée du scénario des carnages psychiques.


Yannick Haenel – Charlie Hebdo 08/09/2021


Résumé du livre…
Une femme parle toute seule, ses pensées s’enferment dans un cocon excentrique, sa langue incise l’enveloppe d’un monde étouffant, tout se mue, hors d’haleine, jusqu’à ce que ses aigus pénètrent le corps d’une violence. Papillon de verre est un vol frénétique contre la glace d’un amour disparu, une descente en piqué au cœur des désirs, une sortie de la chrysalide vers la pleine liberté.
« Le mot comprendre est une infamie : À peine avais-je commencé de lire Papillon de verre que j’ai su à qui j’avais affaire. » Simon Liberati
« Violoncelles en fugue, violentes cascades, violence prédatrice, violence cryptée, violoncelliste virtuose… » Jean-Luc Nancy


Raphaëlle Milone (née en 1991 à Riom) est écrivaine, dirige la revue OROR et contribue notamment aux revues Possession Immédiate, La Règle du Jeu et Diaphanes. Elle peut être considérée comme la fille littéraire d’Antonin Artaud et de Colette Thomas.