Le conteneur…

… ce briseur d’emplois !

  • Quand ils arrivent en novembre au Havre, ils sont pleins de jouets en plastique fabriqués dans des usines-dortoirs ;
  • en février, ils sont pleins de la dernière mode printemps-été tendance ouïgour et de mobilier de jardin made in déforestation;
  • en juin, ils sont pleins de cartables et de doudounes en polyester pour la rentrée.
  • Toute l’année, ils nous apportent d’Asie du numérique en batteries, du Decathlon en rangs serrés, du papier-Q d’Indonésie, de la bière chinoise, des pneus du Japon et des bananes du Costa Rica.

À leur ouverture, les dockers et les dépoteurs dans les entrepôts doivent se méfier des vapeurs et gaz toxiques. Les conteneurs sont insalubres. Remplis de chaussures, ils dégagent du benzène. Remplis de bois, ils dégagent du formaldéhyde ou de la chloropicrine.

En France, chaque année, des troubles respiratoires, cutanés et digestifs sont signalés dans toutes les corporations qui ouvrent les conteneurs maritimes. Plus de 200 000 salariés sont exposés à trois sources de polluants :

  1. les fumigants biocides, comme la phosphine et le bromure de méthyle, imposés par les normes internationales pour limiter la prolifération des insectes, des champignons et des virus dans les chargements de produits électroniques, de denrées alimentaires, de textiles et de bois ;
  2. les composés organiques volatils (COV) émis par les marchandises, les plastiques d’emballage et les polystyrènes de calage ;
  3. les fongicides appliqués sur les palettes et le plancher des conteneurs.

Les effets sanitaires à long terme de ces bouffées toxiques sont inconnus, malgré les alertes des douaniers, de la CGT portuaire et les études de l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS).


Malcom McLean est l’inventeur du conteneur. Mort en 2001, il a été consacré par le shipping international comme « l’homme du siècle ».

Camionneur spécialisé dans le transport du coton et des cigarettes et homme d’affaires, il a révolutionné la logistique planétaire en lançant la boîte métallique, la « box », transportable sur remorque routière, sur les wagons de chemin de fer ainsi que sur les ponts et dans les profondeurs des porte-conteneurs.

Après avoir abandonné le transport routier, il a fait ses premiers pas sur mer en 1956, avec deux tankers rescapés de la Seconde Guerre mondiale, reconvertis en transporteurs mixtes de 15 000 tonnes de pétrole et de 55 conteneurs. L’innovation a fait fureur.

En 1957, McLean a lancé le Gateway City, premier navire conçu pour le transport de conteneurs et, en 1966, sa compagnie SeaLand Industries exploitait 36 porte-conteneurs qui touchaient les ports du continent nord-américain et n’ont pas tardé à relier les États-Unis d’Amérique aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et au Sud-Est asiatique.

En 1970, McLean s’est heurté aux grèves des dockers. La colère grondait sur les quais.

Avant l’ère des conteneurs, l’embarquement de 1 tonne de marchandises, colis par colis, coûtait près de 6 dollars et prenait une heure ; avec les conteneurs, 30 tonnes étaient chargées en une heure, avec un coût de 0,16 dollar par tonne. Des milliers de dockers ont été confrontés au chômage partiel.

L’affaire a été réglée par des compensations pour perte d’emploi, directement versées aux syndicats de dockers. Peu après la résolution du conflit, McLean a revendu SeaLand Industries à la Reynolds Tobacco Company pour 530 millions de dollars.

Le coup de pouce décisif à la conteneurisation du monde provient de la guerre du Vietnam, celle d’Apocalypse Now, pas celle de Diên Biên Phu. Le gouvernement américain, soucieux de fluidifier la livraison d’armes, de vivres, de médicaments et d’« agent orange» défoliant dans les bases navales, a imposé la standardisation des conteneurs. C’est sous son impulsion que la boîte à chaussures de 20 pieds (6 m de long) s’est définitivement imposée et que n’importe qui au sommet de la cordillère des Andes ou au fin fond du 10ᵉ arrondissement parisien les voit déifier.

226 conteneurs sur le Gateway City en 1957. 23992 sur l’Ever Ace en 2021. Ce dernier a touché Rotterdam le 4 septembre. Les porte-conteneurs sont atteints par le gigantisme.

Depuis le début de l’année, 3 000 conteneurs ont été perdus dans les mers du monde. Ces pertes sont considérées comme des égouttures par les économistes. Chacune d’entre elles est une catastrophe pour les créatures marines et pour la sécurité maritime.


Jacky Bonnemains – Charlie Hebdo – 08/09/2021