Reprendre la main sur nos vies.

Y aller ou pas  ?

Quelques semaines avant l’ouverture du procès des attentats du 13 novembre 2015, Philomène Petitjean hésite encore à témoigner devant la cour d’assises. « Un jour c’est oui ; un jour, c’est non », dit-elle d’une voix lasse. Certes, ce peut être l’occasion de raviver le souvenir de son fils Baptiste, petit-fils de la chanteuse Anne Sylvestre, assassiné au Bataclan à l’âge de 24 ans de deux balles dans le dos.

L’idée que la chair de sa chair s’efface peu à peu de la mémoire de ceux qui l’ont connu et aimé la terrifie [Philomène Petitjean raconte son fils dans le récit Si ton âme en partant, éd. Triartis]. Mais pénétrer dans ce Palais de justice spécialement aménagé, n’est-ce pas l’assurance de replonger au plus profond de cette horreur sans nom ?

De toute façon, elle voudrait y échapper qu’elle n’y parviendrait pas. Le procès « hors norme », selon la formule consacrée, s’affiche partout dans les médias. Hors norme, il l’est pour les quelque mille huit cents victimes constituées en parties civiles, parmi lesquelles plusieurs centaines se succéderont à la barre.

Pour dire quoi ? Le degré inouï de violence qui a déferlé sur une paisible terrasse de café ? Les heures et jours passés à attendre des nouvelles d’un proche ?

Que « cette histoire a fait de nous des survivants. Des à moitié morts. Des plus tout à fait dans la vie, mais pas non plus dans la mort », comme l’a écrit Caroline Langlade, rescapée du Bataclan dans Sorties de secours (éd. Robert Laffont) ? 

Longtemps, Christophe Ruiz n’a pas même envisagé la possibilité de témoigner. « Pour moi, cette histoire s’est terminée le jour où j’ai enterré Raphaël. » […] Le reste n’avait, au fond, aucun sens, « il est parfaitement absurde de ne pas ressortir vivant d’un concert… ».Et puis, le 22 décembre 2017, son père, qui ne s’était jamais remis de la mort du fils, disparaît à son tour. « Je me suis fait un devoir de le représenter. »

L’historien et professeur de collège Christophe Naudin, lui aussi réchappé de l’attaque du Bataclan (Journal d’un rescapé du Bataclan, éd. Libertalia), n’attend rien des accusés, « ils refuseront probablement de s’exprimer ou profiteront de cette tribune pour déverser leur propagande. J’espère en revanche que les experts appelés à la barre éclaireront les motivations des commanditaires et divers aspects du phénomène mondial que constitue le djihadisme ».

Chacun s’avancera lesté de son drame personnel.


Marc Belpois – Télérama – Titre original : « “Reprendre la main sur nos vies” : les parties civiles à la veille du procès des attentats du 13 Novembre ». Source (Extraits)