Pourquoi faut-il augmenter les salaires et comment ?

En cette rentrée sociale, la discussion autour d’une hausse des rémunérations est relancée. Quelles réponses d’avenir peuvent être retenues ?

L’emploi

La vieille ritournelle patronale des pénuries d’emploi a resurgi. Mais ces soi-disant « pénuries » sont en fait des « difficultés de recrutement » déclarées par les employeurs. La difficulté n’est pas la pénurie, elle est le résultat d’un mode de gestion de la main-d’œuvre ultraflexible qui se généralise. La main-d’œuvre existe, mais les temps de recrutement s’allongent et le recrutement devient permanent dans certains secteurs du fait de la précarité de l’emploi et du turnover. Ces difficultés déclarées concernent logiquement les secteurs de main-d’œuvre comme l’hôtellerie et la restauration, le bâtiment, les transports et les services à la personne. La reprise d’activité après les fermetures sanitaires a mis à jour la grande fragilité de ce mode flexible de gestion de l’emploi qui repose sur la constitution de viviers de travailleurs corvéables et disponibles. Or, la fermeture sanitaire a fait disparaître ces viviers en obligeant les travailleurs à trouver d’autres sources de revenus.

Cette situation a rouvert le débat sur les hausses de salaires, surtout pour les plus bas. Mais, la question des salaires ne peut être détachée de celle de l’emploi, des conditions et des finalités du travail.

Les difficultés de recrutement ne sont pas nouvelles, elles sont même devenues structurelles. Elles sont le résultat de trois décennies de politique de l’emploi favorisant la flexibilité, détruisant systématiquement toute possibilité de résistance collective des travailleurs au sein des entreprises et neutralisent les négociations salariales de branche. Les deux lois travail et les ordonnances Macron ont été des étapes essentielles de cette destruction systématique. D’autre part, l’évolution productive de ces secteurs particuliers comme du reste de l’économie est la rationalisation du travail portée par le numérique et la montée des groupes. Cette rationalisation organisationnelle et technologique assèche complètement toutes les marges de manœuvre interne fondées sur la stabilité des équipes.

En effet, le développement des groupes (location- gérance, franchise et sous-traitance) et la plateformatisation de l’offre (Booking, Uber Eats…) ont produit une énorme pression sur le travail, dont il faut réduire le coût à tout prix et le gérer à flux tendu. Cela explique par exemple l’énorme croissance des CDD très courts (moins d’un mois) dans les secteurs à main-d’œuvre. Cette rationalisation est la marque de l’avancée du capitalisme dans les secteurs non industriels. Logiquement, plus la main-d’œuvre est flexible, plus le nombre de chômeurs et d’offres d’emploi non pourvues augmente simultanément.

  • Alors, comment faire ?
  • Augmenter les salaires, est-ce possible ? Oui.
  • Est-ce suffisant ? Non.

Il faut augmenter urgemment les plus bas salaires, qui sont souvent des emplois essentiels pour le vivre-ensemble, en augmentant de suite le Smic de 15 %. Il faut limiter légalement le recours à la flexibilité de l’emploi et pousser à la stabilisation des travailleurs, condition de leur capacité collective à résister. Les accords de branche doivent être fortement favorisés et encadrés afin de relancer les carrières salariales fondées sur l’expérience des métiers et sur la transmission interne des savoirs et des compétences. Enfin, tout cela ne sera pas possible sans bifurcation productive et technologique. Il faut dérationaliser, dégrouper, déplateformiser les modes de production pour permettre aux organisations de travail de retrouver des marges de manœuvre et du temps nécessaires pour améliorer conditions et finalités du travail. Ce ralentissement est gage de progrès social, mais c’est aussi la condition de la bifurcation écologique.


Mireille Bruyère Maîtresse de conférences à l’université de Toulouse Jean-Jaurès, membre des Économistes atterrés


Pour la création d’un revenu universel

Nous observons depuis le début des années 1980 un ralentissement de la hausse des salaires dans les pays de l’OCDE dans le cadre d’un cycle d’offre schumpetérien qui se terminera aux alentours des années 2040. En parallèle à ce cycle d’offre crescendo, le cycle de demande s’estompe sérieusement jusqu’à environ 2040. Ainsi, de 1980 à 2040, un chassé-croisé (aux alentours de 2015) s’opère entre l’offre croissante et la demande décroissante.

Aux environs de 2015, on observe « une droite de demande » en deçà de « la droite d’offre » et donc un trou à combler en matière d’écoulement des produits et services. Il faut donc augmenter le pouvoir d’achat et donc les salaires (nous ne parlons pas de l’inflation ici). On pourrait presque en ajouter une couche en avançant qu’avec un ralentissement de la hausse des profits moins élevé que le ralentissement plus net de la hausse des salaires (et tous les termes sont importants), la part de la valeur ajoutée qui va aux profits continue d’augmenter. Même si l’on veut nous faire croire que la lutte des classes est terminée, en réalité elle n’a juste jamais été aussi forte, en particulier avec le rôle des technologies émergentes comme l’intelligence artificielle. Sans parler des crises sociales antérieures à la pandémie en France, on comprend bien qu’un rééquilibrage est nécessaire. Il faut donc augmenter les salaires car ce système marxiste conduit à sa perte avec un risque de surproduction à terme sans pouvoir d’achat en face.Dans Capitalisme et technologie : les liaisons dangereuses (Forbes, 2020), j’explique justement cette question. En fait, l’augmentation des salaires ne peut provenir que d’une adaptation aux métiers de demain ou encore du revenu universel.

L’essentiel est dans la motivation individuelle à accepter le monde de demain et ses métiers. La variable pivot est donc l’emploi et le métier. Ainsi, si le capitalisme industriel et financier a laissé place à un capitalisme technologique, les bienfaits sur l’emploi, les salaires et donc le pouvoir d’achat in fine sont loin d’être gagnés.

Pour gagner la bataille du pouvoir d’achat, il faudra d’abord gagner celle de l’emploi et donc s’adapter aux métiers de demain. Si les innovations modernes au sens large peuvent constituer de formidables opportunités, entre nouveaux métiers et enrichissement de certains, il faudra aussi accepter la disparition de certains autres. Mais si l’on ne s’adapte pas, le risque est grand de sombrer dans une forme de totalitarisme technologique générateur d’inégalités et d’instabilité pour nos démocraties. Ainsi, un revenu universel serait souhaitable.

Il faut rester optimiste sur la capacité des humains à progresser, chacun pourra s’y retrouver dans son métier et se projeter à vingt ans. Pourtant, il faut aussi savoir alerter clairement sur les conséquences catastrophiques du refus d’évoluer, des dangers d’un capitalisme englué dans une crise marxiste de surproduction à de graves conséquences sociales. La première réponse est donc dans l’adaptation aux métiers de demain. Autrement, la seule solution alternative pour un maintien d’un minimum d’égalité des chances, c’est l’instauration d’un revenu universel.


Pascal de Lima – Chef économiste Harwell et professeur aivancity 


Les propos de Mireille Bruyère et Pascal de Lima ont été recueillis par Pierre Chaillan –

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