La tyrannie de la bienveillance

La gestion de la crise sanitaire s’est appuyée sur l’obligation pour chacun de se protéger et de protéger les autres, en particulier les « plus vulnérables ». [De l’évidence factuelle, aux raisons cachées… aucune innocence dans ces directives gouvernementales. MC]

Le gouvernement en appelle à l’altruisme, et à la pénalisation en cas de négligence. Mais cette injonction à la responsabilité relève-t-elle d’une incitation vertueuse ou d’une entreprise de redéfinition du citoyen ?

[…] L’injonction, qui évoque à la fois un précepte biblique et un slogan de société d’assurances, semble relever d’une vérité d’évidence, de ces propos pleins d’un bon sens spontané qui ne saurait être remis en question.

Il paraît en effet difficile de l’ébrécher d’un « pourquoi ? » intempestif. Qui peut s’opposer à cette aimante incitation, alors que ne pas s’y plier implique la mise en danger d’autrui ?

[…] … comme c’est très souvent le cas pour les vérités d’évidence, ce commandement n’a rien de naturel ; il relève de la construction d’un ensemble de valeurs et d’une conception de l’humain.

De façon flagrante, le lexique et les pratiques du gouvernement dans la gestion de la crise sanitaire ont permis l’arrivée sur le devant de la scène de la « philosophie du care », […] (Comité analyse recherche et expertise) l’instance chargée de « guider la décision gouvernementale dans les domaines médicaux et sociétaux » ; le ministre de la santé Olivier Véran salue, dans Le Journal du dimanche (16 mai 2020), un « concept très moderne ». Le terme anglais care signifie « soin », et aussi bien « sollicitude » […] au-delà d’une réhabilitation des métiers du soin et des personnes qui y sont employées, a pour objet, bien plus radicalement, d’introduire des enjeux éthiques dans le politique. Il s’agit de placer la « vulnérabilité au cœur de la morale au lieu de valeurs centrales telles que l’autonomie, l’impartialité, l’équité (2) ».

Comme le souligne de façon éclairante un ouvrage récent, […] , cette volonté s’appuie sur la conviction que « nous vivons sur le mythe de notre autonomie et de notre indépendance — valeurs de la société moderne depuis les Lumières (3) ». L’affirmation mérite qu’on s’y arrête car s’y concentre, sous couvert moral, le sens proprement politique du care.

Elle relève d’un très joli tour de passe-passe : confondre l’« autonomie » tout court, notion remarquablement floue, et l’« autonomie de la raison », qui, construite au cours d’un long travail d’émancipation des préjugés, permet de penser librement, de fonder un jugement et, par là même, le statut de citoyen. C’est cette autonomie… de la raison, projet des Lumières, mais aussi de René Descartes, de Baruch Spinoza, d’Emmanuel Kant, qui est délégitimée comme « valeur centrale » par l’« anthropologie de la vulnérabilité ».

Caractéristique de la pensée du care (4), le terme « vulnérable » est devenu, dans le cadre de la pandémie, obsédant. S’il est clair qu’il permet d’éviter pour l’essentiel de parler, de façon directe, des « vieux », son usage ne témoigne pas uniquement d’une certaine délicatesse. […] Autrement dit, est « vulnérable » qui est en position de faiblesse. Rien n’implique qu’il doive être protégé par les forts. Rien, sinon notre aptitude à la bienveillance, celle-là même qui conduit certains à… prendre soin d’autrui, avec sollicitude.

Une « règle de vie » pour M. Macron

Cela n’aura échappé à personne : la bienveillance est furieusement à la mode […] Mais, pour sympathique qu’elle soit, la notion n’est pas aussi limpide qu’elle en a l’air. Selon le dictionnaire Larousse, il s’agit d’une « disposition d’esprit inclinant à la compréhension, à l’indulgence envers autrui ». Ce qui place le bienveillant en surplomb par rapport à l’objet de son aimable indulgence. L’intention est bonne. Il n’empêche que sa valorisation et son rôle soulèvent quelques questions. Car la bienveillance, qui forme avec le care et la vulnérabilité une trilogie conceptuelle, est un étonnant outil idéologique.

Ce que note, a contrario, avec pertinence, l’une des philosophes de cette trilogie, Fabienne Brugère : « En France, par exemple, le lien social semble fondé sur des antagonismes. (…) Cette manière de voir a pu se développer en France parce que nous sommes dans un pays laïque, et même largement athée. »

En résumé, « peut-être la France a-t-elle une difficulté à penser le rapport à l’autre », puisque, ici, « la politique n’existe qu’à travers l’antagonisme ». Ce qui implique qu’« il faut construire de la bienveillance non seulement dans la morale, mais aussi en politique » (7). Oui, c’est bien là une « question politique cruciale », comme l’avait finement remarqué, dans l’entretien déjà cité, M. Véran. Car la nécessité revendiquée de la bienveillance est l’agent discret d’un désir d’infléchir notre contrat social.

Elle souhaite extraire ce dernier de son égalité « abstraite », de son universalisme « froid », pour l’orienter vers des interrelations fondées sur la perception d’une inégalité de fait. La démocratie aura enfin un « contenu sensible (8) » : les vulnérabilités singulières seront prises en compte par les politiques au nom de la bienveillance réparatrice ; c’est sur la base de différences que se définira une nouvelle, authentique, charnelle mise en actes d’un processus de compensation intégrant l’asymétrie essentielle entre la constellation des plus faibles et les autres.

  • Mais, s’il est patent que l’égalité des droits ne suffit pas à assurer l’égalité réelle, sur quelles normes fonder ces nouveaux droits différenciés ?
  • Qui sera choisi comme objet politique de la bienveillance ?
  • À partir de quoi déterminera-t-on quels citoyens minorés — dans tous les sens du terme — devront voir leur minoration réparée ?
  • La bienveillance généralisée suffira-t-elle à justifier le principe de la diversité de traitement ?

D’autant que, comme le pressentait M. Macron lorsqu’il était candidat à l’élection présidentielle (« J’ai toujours cultivé la bienveillance, avec l’espoir secret, chevillé au corps, que ce soit contagieux », Lille, 14 janvier 2017), cette belle disposition fait parfois défaut. […]

Conception nouvelle du citoyen

Exiger la prise de responsabilité dans un devoir de protection des vulnérables s’avère ainsi une entreprise relevant bien plus radicalement du politique que du réalisme prudent ou de la simple « humanité ». C’est une conception nouvelle du citoyen qui se met en place, dont il importe de ne pas laisser la sentimentalité, la culpabilité, voire la générosité de l’altruisme, masquer les enjeux.

La société est considérée comme un ensemble organique, que seule la coercition peut mener au Bien ; les décisions politiques sont justifiées par l’anticipation du pire ; l’émancipation ne passe plus par le développement de l’esprit critique, mais par la reconnaissance d’une fragilité constitutive et d’une interdépendance généralisée, notions qu’on retrouve au centre des propos de la collapsologie ou des tenants des « communs ».

M. Macron, dans ses vœux pour 2020, peut ainsi souligner que la réforme des retraites repose « sur un principe de responsabilité ». En revanche, il n’est pas question de principe ou de devoir à l’égard des ouvriers de l’usine Bridgestone à Béthune, menacés de licenciement. Le gouvernement dénonce la « brutalité » de l’annonce, mais n’impose pas la bienveillance. Semblablement, les 650 000 accidents du travail répertoriés en 2019 l’affligent probablement, mais sans plus. Le care a ses limites.


Evelyne Pieiller – Le monde diplomatique. Titre original : « La tyrannie de la bienveillance ». Source (extraits)


  1. Lire « Liberté, égalité… “care” », Le Monde diplomatique, septembre 2010.
  2. Sandra Laugier, article « Care », Encyclopædia Universalis.
  3. Najat Vallaud-Belkacem et Sandra Laugier, La Société des vulnérables. Leçons féministes d’une crise, Gallimard, coll. « Tracts », Paris, 2020.
  4. Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, La Découverte, coll. « Textes à l’appui – Philosophie pratique », Paris, 2009.
  5. Lire Clothilde Dozier et Samuel Dumoulin, « La “bienveillance”, cache-misère de la sélection sociale à l’école », Le Monde diplomatique, septembre 2019.
  6. Flora Santo, « Paris : Manifesto XXI organise son festival sous le signe de la bienveillance et de l’amour », Trax, 2 septembre 2020.
  7. Philippe Douroux, « Fabienne Brugère : “Il faut construire de la bienveillance non seulement dans la morale, mais aussi en politique” », Libération, Paris, 5 août 2016. Cf. aussi Fabienne Brugère, L’Éthique du care, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », Paris, 2017.
  8. Fabienne Brugère, « Pour une théorie générale du “care” », La Vie des idées, 8 mai 2009.
  9. Frédéric Worms, Sidération et résistance. Face à l’événement (2015-2020), Desclée de Brouwer, Paris, 2020.
  10. Hans Jonas, Le Principe responsabilité, Flammarion, coll. « Champs Essais », Paris, 2013.
  11. Lire Anne-Cécile Robert, « Origines et vicissitudes du “droit d’ingérence” », Le Monde diplomatique, mai 2011.