Chacun sa paranoïa

Nous avons longuement hésité avant de « poster » cet article « à tiroirs » qui selon sa lecture, l’appréciation personnelle des faits, paraitra d’abord très « réac » [genre extrême droite], avant de poser le principe de l’engagement personnel dans un choix de société avec le risques de tout perdre… MC

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Enfin, le silence… Pourtant, je continue à tweeter, à instagramer, à tik-toker comme un fou furieux. Pourquoi? Suis-je mort? L’enfer sous terre, ce doit être ça : une immobilité nerveuse, éternelle, sous électrodes, entièrement soumise aux réseaux. Le corps se décompose dans les vers, sous les tweets. Je suis mort, mais les opinions et les jugements, comme les ongles et les cheveux, continuent de pousser.

Sur terre, c’est autre chose : chaleur infernale, inondations, tempêtes, glaces qui fondent, eaux qui montent, grandes et sauvages migrations et, à moyen terme, struggle for life comme dans Hunger Games.

J’ai une image personnelle de la fin du monde, qui vaut ce qu’elle vaut : des glaces trois boules qui fondent sur les cuisses roses de touristes obèses circulant par 45 °C à l’ombre, bob sur la tête et portable en main, dans le vide-greniers d’un village plus ou moins médiéval; puis les talibans arrivent, les touristes crèvent ou s’envolent comme des ballons. Les portables sont piétinés, inch Allah!, et le marchand de glaces est pendu. Dans la rue déserte, les hautparleurs continuent de diffuser radio Nostalgie. Les talibans tirent dessus. Les voix d’Hervé Vilard et de Rachid Taha s’éteignent. Extinction du vide-greniers.

J’en reviens aux harkis afghans. On les rapatrie vite fait au nom de la solidarité (et de la culpabilité) [Pour rappel, voir le « traitement » fait par la France, d’autres harkis maghrébins après la fin des conflits au Maghreb]. On pratique sur le tard les enchères de la vertu, sans avoir le temps de penser ni de trier.

Du coup, il y a des charançons dans les sacs de blé. Vous me pardonnerez cette image agricole, mais la course verbale à l’accueil humaniste me rappelle ces discours civiques à la fin des comices agricoles, quand le plus beau taureau va être désigné : chacun veut jouer le rôle du bon notable (face au mauvais que résume un nom : Macron).

  • Nouvelle entrée au dictionnaire des idées reçues : « Réfugiés afghans : être pour ».
  • Mais à quelle condition?
  • Pour les loger où?
  • Avec quel argent?
  • Dans quelles conditions?
  • Pour leur proposer quoi? En les vaccinant ou pas?
  • Avec quarantaine, avec pass sanitaire, ou sans?
  • On verra plus tard!

L’urgence, toujours l’urgence.

Et la belle image… C’est qu’ils ont le diable aux trousses. Un diable barbu […] : je ne me lasse pas de regarder ses photos. Il est loin, mais il est à nos portes. Comme le monde est devenu petit! Il met les femmes à l’ombre, il a les yeux maquillés de khôl. Le diable est une taliban-e. Il bénéficie, lui aussi, de la nouvelle langue du pouvoir. Le paradis, on en fut chassé. L’enfer est inclusif.

Il paraît qu’à Grenoble on va proposer aux réfugiés de tenir cet hiver les remonte-pentes et d’entretenir les pistes de ski du Vercors, même si la neige disparaît. Un élu des Républicains a dit qu’ils pourraient s’occuper des canons à neige, « puisqu’ils savent tenir des fusils », mais ça n’a fait rire personne.

L’humour devient difficile quand plus personne n’a envie de rire.  […]

Un vieil élu vert a proposé qu’ils conduisent des randonnées, puisqu’ils sont d’excellents marcheurs. Il suffit de les familiariser avec le pays, sa géographie, son climat (et avec les sandwichs au jambon, au saucisson et au pâté, ces viatiques du randonneur).

« C’est tout de même moins dur qu’en Afghanistan, a dit l’élu. Je le sais, j’y suis allé dans les années 1970, en 2 CV. J’avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que ce n’est pas le plus bel âge de la vie ».


Philippe Lançon – Charlie Hebdo – 01/09/2021