La liberté de l’écrivain

En 2002, à 37 ans, après une quinzaine d’années de labeur compliqué dans les collèges et lycées de la banlieue parisienne, j’ai tout arrêté.

Je l’ai raconté dans mon roman Cercle : un matin, j’attendais comme d’habitude le train de 8 h 07 à la station Champ-de- Mars et je ne suis pas monté. Grand moment d’hébétude extasiée : j’ai regardé le train partir sans moi, suis rentré dans mon studio du 15e arrondissement et me suis recouché.

Je n’y suis plus jamais retourné; cette décision est devenue ma politique : ne plus jamais céder sur mon désir; et surtout, cesser de me punir. Croire en ma passion pour la littérature, y jeter toutes mes forces, toutes mes journées, toutes mes nuits, ne plus faire que ça : vivre pour écrire, écrire pour vivre.

À la fin, il est probable que la seule vraie politique réside dans la manière dont nous parvenons à coïncider avec nous-mêmes. La conscience politique de chacun se proportionne à son langage : à la manière dont nous nous exprimons se mesure notre degré d’affranchissement. Celles et ceux qui reproduisent la platitude communicationnelle (cette langue planétaire binaire) sont les vrais réacs d’aujourd’hui.

Veiller sur la libre complexité du langage est une activité politique cruciale à une époque où Eton Musk et ses amis transhumanistes appellent de leurs voeux le remplacement du langage chez les humains par l’implant d’une puce dans le cerveau afin d’accomplir l’acmé de la soumission qu’ils appellent « la symbiose avec I’lA [intelligence artificielle] ».

Ainsi, quand on s’imagine que les écrivains sont repliés sur leur intimité, on se trompe. Ce qui est en jeu dans l’écriture, dans l’élément même, conflictuel et ardent, qui s’ouvre à travers les phrases, c’est l’usage même de notre liberté. Il y a plus de politique, c’est-à-dire de possibilité d’élargissement de l’existence, dans Faulkner, Beckett, Roberto Bolano ou Nathalie Quintane que dans n’importe quel meeting.

Être intégralement disponible au langage, c’est le travail des écrivains; et cela relève plus que jamais d’une activité de résistance. Parmi les formes d’existence, celle des écrivains reste vide, ouverte, afin que toutes les expériences puissent venir s’y inscrire. Je ne me définis pas comme citoyen, mais comme un chercheur, une forme vacante où s’expérimentent des nuances : tout ce que je vis, je le vis pour écrire, et ce que j’écris est destiné à devenir politique.

Qui, dans la société, s’implique ainsi à mener une expérience autonomiste?

Je crois très précieux pour tout le monde qu’il y en ait qui n’adhèrent pas au flux : en un sens, ils s’y soustraient pour vous. Ce qu’ils sont capables de formuler d’une telle expérience profite à tous. La singularité, en se partageant, produit de la politique. C’est même un acte démocratique. C’est la littérature


Yannick Haenel – Charlie Hebdo – 25/08/2021


Bien évidemment, cela n’est qu’une position qui regarde Yannick Haenel, l’auteur de ces lignes, car à bien y réfléchir cette théorie mène tout droit à l’individualisme, à chacun dans son coin, en relatant (voire imposant) ses pensées.

Certes il est aussi possible de voir dans les textes proposés, un affranchissement personnel, un enrichissement, la description des différentes sociétés : (Zola – « Les Rougon-Macquart », Germinal, Hugo « Les travailleurs de la mer », « Les misérables », Steinbeck, « Les raisins de la colère », En un combat douteux », Wells, Barbusse, Giono, Hemingway, etc.). À chacun de se faire une idée sur le texte ci-dessus

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