«Une dame», Madeleine Riffaud.

Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud a vécu mille vies et survécu à toutes. […] Elle n’a jamais pensé vivre vieille, pourtant son existence entière semble un défi à la mort.

Enfant, dans la Somme meurtrie par la Première Guerre mondiale, elle s’en sort par miracle quand une vieille bombe explose et tue deux de ses camarades, qui « récupéraient le cuivre pour acheter des bonbons ».

Résistante, à l’été 1944, elle réchappe des geôles de la Gestapo, « par hasard, par chance et parce que des anges devaient veiller sur moi ».

En 1945, elle survit à la violente dépression de la combattante sans combat.

En 1962, à la folie meurtrière de l’OAS (Organisation de l’armée secrète), dans l’Algérie en feu. La fièvre typhoïde et la tuberculose n’auront pas non plus sa peau, ni, plus tard encore, les bombes américaines au Vietnam…

Survivre à tout, et raconter. C’est la double mission qui a traversé la vie de Madeleine Riffaud.

Résistante, poète, reporter de guerre, elle eut pour amis Paul Éluard, Louis Aragon et Vercors, Lucie et Raymond Aubrac, Henri Alleg ou Maurice Audin.

De Gaulle lui décerna la croix de guerre avec palme, Pablo Picasso dessina son portrait, Hô Chi Minh l’appelait « ma petite fille ».

La petite fille aura bientôt 97 ans, mais « ne me parlez pas de vieillesse, hein ! ? C’est l’excuse des médecins quand ils ne savent pas me soigner ».  […]

Après la Libération de Paris, le 25 août, à laquelle son groupe participe depuis les toits de la place de la République, c’est la chute. « Mes copains sont partis continuer le combat sur le front de l’est. J’étais une fille, j’étais mineure : on n’a pas voulu de moi. J’étais perdue et suicidaire. C’est Paul Éluard qui m’a sauvé la vie. » Elle le rencontre le 11 novembre 1944 après le défilé sur les Champs-Élysées, présentée par l’écrivain Claude Roy – qu’elle avait connu lors d’une conférence au sanatorium où elle se soignait en 1941, une vie plus tôt. « Éluard et sa femme, Nusch, m’ont adoptée. »

Le poète, dont les vers Liberté étaient parachutés au-dessus des maquis, restera son ami jusqu’à sa mort, en 1952. Au début de 1945, il publie les poèmes de Madeleine Riffaud dans son Éternelle Revue, puis préface en 1945 son recueil Le Poing fermé. Pour dessiner son portrait, il lui présente Pablo Picasso.

Car la jeune femme écrit, depuis ses 15 ans. Sur les paysages de son enfance – la Somme et ses cimetières militaires. Sur son grand-père adoré : « Il inventait des chansons, et créait des variétés de roses dans le jardin de notre école. »  […]

Pour continuer d’écrire en restant fidèle à « l’esprit de résistance » et à la promesse qu’elle s’est faite rue des Saussaies – « regarder et raconter » –, Madeleine Riffaud trouve sa voie : reporter de guerre. Son mariage avec le résistant Pierre Daix, en 1945, ne dure pas : « J’ai essayé la vie normale, le couple, la famille. Mais je ne pouvais pas. J’avais besoin de situations extrêmes, au milieu des combattants je me sentais guérie. »

Elle entre à Ce soir, le journal d’Aragon, où elle se lie avec la journaliste Andrée Viollis, qui lui présente Hô Chi Minh. Puis ce sera La Vie ouvrière, L’Humanité. Elle tombe amoureuse du Vietnam, et y vit quelques mois en 1955 avec le poète Nguyen Dinh Thi, qui restera le grand amour de sa vie jusqu’à sa mort en 2003, et dont elle garde la photo près de sa cheminée.

Elle écrit des articles fiévreux sur la jeune nation vietnamienne qui peine à sortir de sa guerre d’indépendance contre la France. « Mais Hô Chi Minh m’a dit que je devais partir, parce qu’on ne fait pas la révolution dans le pays des autres. »

Elle reviendra au Vietnam, en 1964, pour s’infiltrer plusieurs mois parmi les rebelles vietcongs qui ferraillent contre les Américains : ses reportages écrits et audiovisuels seront diffusés dans le monde entier.

Entre-temps, elle aura découvert l’Algérie – « la guerre la plus sale que j’aie vue » – et dénoncé dès 1958 les tortures subies par les étudiants pro-FLN dans les caves du ministère de l’Intérieur, rue des Saussaies, là même où elle est passée. « J’étais une journaliste anticolonialiste. Je ne voulais pas que mon pays se conduise avec d’autres comme les nazis avec nous. Je n’avais pas combattu pour cela », dira-t-elle à France Culture en 1993.

Condamnée à mort, encore, par l’OAS (« quel honneur ! »), qui résiste toujours à Oran en juin 1962, elle y part pourtant en reprenant son pseudo Rainer. Un camion se jette contre la voiture qu’elle occupe avec deux confrères. « Là aussi, j’ai pensé : il faut mourir correctement. » Elle s’en tire après quatre jours sans soins, traquée par l’OAS. Main écrasée, os disloqués, nerf optique endommagé : elle subira des mois d’hôpital et d’opérations, et porte encore les stigmates de cet attentat.

« Mais je n’ai pas du tout envie de raconter mes bobos, tant qu’on a des forces il faut les donner. » Comme antidouleur, elle préfère la nicotine de ses petits havanes et la chaleur du whisky japonais. Elle ne voit plus, mais son appartement est toujours fleuri : hortensias séchés dans la cheminée, roses fraîches lui rappelant son grand-père et Paul Éluard. « Il me demandait toujours de lui en apporter une seule, pour la regarder vivre et faner. Bon allez, il faut que je continue, sinon on n’en finit pas ! »

Pendant cinquante ans, Madeleine Riffaud, comme tant d’autres, n’a rien dit de sa guerre. « On n’avait pas envie de propager toute cette boue, cette souffrance. » Et puis un jour de 1994 : « Mon ami [Raymond] Aubrac m’a dit : “Madeleine, veux-tu ouvrir ta gueule ? Pour qu’on n’oublie pas nos camarades tombés à 18 ans.” Je ne l’ai plus jamais refermée. »

Des milliers d’élèves ont reçu sa visite, des documentaristes l’ont filmée, elle a pris la parole aux obsèques de Lucie Aubrac en 2007, comme elle le fera aux Buttes-Chaumont le 25 août prochain, pour commémorer l’arrestation du train allemand. Depuis trois ans, elle travaille avec Jean-David Morvan, scénariste de bande dessinée, pour un album en trois tomes 2 : « Il faut s’adresser aux jeunes, il paraît qu’ils aiment bien ça. » Au téléphone, des anonymes lui demandent de l’aide, une écoute bienveillante, des conseils.

« Moi, ça m’aide d’aider les autres, sinon rester en vie n’aurait servi à rien. » À tous, elle dit que chacun doit inventer sa résistance. Que la seule cause perdue, c’est celle qu’on abandonne. Et brandit la devise du professeur Paul Langevin, physicien communiste incarcéré par la Gestapo (devise empruntée au romancier Marcel Prévost) : « “Il faut mourir jeune, le plus tard possible.” Je suis bien partie, non ? »


Juliette Bénabent – Télérama – Titre original : « Madeleine Riffaud, franc-tireuse de tous les combats ». Source (Extraits)


1 Les Linges de la nuit. Réédition Michel Lafon à paraître en août 2021, 288 p., 17,95 €.

2 Madeleine, résistante, tome 1, « La Rose dégoupillée », de D. Bertail, J.-D. Morvan et M. Riffaud, éd. Dupuis, à paraître le 20 août 2021, 136 p., 23,50 €.