Lorsqu’un règlement gêne les profits…

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C’était au printemps 2021, une réunion du Conseil supérieur de la prévention des risques technologiques (CSPRT), une institution dont le nom et la composition laissent pourtant présager des avis balancés autant qu’éclairés.

Dès 9 heures, nous étions une bonne vingtaine, syndicalistes de tout bord, du Medef à la CGT, hommes et femmes de droit et de loi, serviteurs de l’État, pompiers en haut des échelles hiérarchiques, grosses têtes des risques industriels, élus du peuple et écologistes présentant toutes les garanties d’humanité, tous réunis pour examiner une demande d’adaptation à la réglementation sur les giga-entrepôts logistiques.

Dans le jargon de la nouvelle République, « adaptation » est le nouveau synonyme de « dérogation ».

Le demandeur, le groupe JJA, participait à la réunion en visio. Il s’est présenté comme un groupe familial, ce qui a eu le don de détendre l’atmosphère de travail. Ouf ! on n’avait pas affaire à Amazon ou à un fonds de pension opportuniste et insaisissable qui peut vous planter d’une heure à l’autre en envoyant un mail à ses trop chers salariés. Non, on avait en face de nous des pères de famille.

Que ces virtuoses de la logistique qui entreposent dans leurs porte-conteneurs verticaux des millions d’articles fabriqués en Chine ou dans d’autres pays d’Asie et les livrent en flux tendu à des chaînes aussi prestigieuses et patrimoniales que La Foir’Fouille, Conforama, Mr. Bricolage, Bricomarché, Centrakor et Alinea, ça ne pouvait que rassurer le bricoleur et l’aménageur tapis au fond de la plupart d’entre nous.

J.J. A. veut augmenter les capacités de son entrepôt existant au bord de l’A16, à portée des camions déboulant de Rotterdam, d’Anvers et du Havre, et ériger 10 cellules de stockage de 46 m de haut.

L’article 5 de l’arrêté du 11 avril 2017 relatif aux prescriptions générales applicables aux entrepôts couverts d’une capacité supérieure à 900 000 m3 exige qu’en cas d’incendie les bâtiments résistent à une ruine totale pendant 60 minutes, ce qui est la moindre des choses si on considère que l’évacuation du personnel, la mise en sécurité globale du site, l’éloignement des remorques et camions et la sauvegarde des pompiers constituent une priorité.

Le groupe JJA estime ne pas pouvoir construire les cellules avec des parois et des charpentes en béton, plus résistantes au stress thermique : trop cher !

L’ossature sera métallique ou ne sera pas.

Les pouvoirs publics sont sensibles à cette argumentation.

Selon J.J. A., en cas d’incendie, le délai d’évacuation du personnel sera de :

  • 6 minutes et 30 secondes,
  • l’embrasement généralisé des 80 000 m3 de matières combustibles stockées par cellule aura lieu 11 minutes après le départ de feu.
  • Entre le départ de feu et sa détection s’écouleront 120 secondes,
  • le temps de réaction du personnel prendra 60 secondes,
  • la vitesse de descente des échelles prendra 82 secondes, à raison de 0,5 m par seconde,
  • le déplacement vers la sortie prendra 250 secondes si la visibilité est brouillée par les fumées,
  • le franchissement des portes prendra 3 secondes.
  • L’évacuation du personnel se fera en 8 minutes 35 secondes.

L’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) :

  • sans connaître avec précision la composition des produits entreposés sur des palettes en bois ou en plastique,
  • sans connaître le volume de polystyrène employé comme matériaux de calage,
  • sans connaître le nombre de batteries au lithium intégrées à divers articles,

… estime que, en cas d’incendie, la ruine totale d’une cellule de stockage interviendra à partir de 9 minutes et 30 secondes.

La survie des salariés exposés sera suspendue à 55 secondes.

Le ministère du Travail, dans son avis de décembre 2020, a émis un doute sérieux sur le temps d’évacuation, dans la mesure où il ne prend pas en compte le scénario le plus défavorable, avec la diminution des capacités physiques et cognitives des travailleurs en danger.

La Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) des Hauts-de-France constate que des malaises, des blessures ou d’autres aléas peuvent rallonger le temps d’évacuation théorique.

Et pourtant, l’association Robin des Bois a été la seule à s’opposer à cette demande de dérogation qui crée un précédent.

Malgré Lubrizol, malgré Normandie Logistique, malgré la prolifération des incendies, notamment dans les entrepôts, la vie n’a aucun prix au regard de la pression de la mondialisation.

La décision ultime revient à madame la préfète du département de la Somme.


Jacky Bonnemains – Charlie Hebdo – 18/08/2021