Libre d’écrire…

Mon grand-père maternel était mineur, en Lorraine, il en est mort, les poumons détruits. Mon grand-père paternel, alsacien, a tout fait : coiffeur, vendeur de légumes, tailleur de pierres, puis il s’est engagé dans l’armée pour aller se battre en Indochine et en Algérie, d’où il est revenu grièvement blessé. Mon père, à son tour, est devenu militaire, après avoir galéré chez Bata (les chaussures); ma mère travaillait à Sarreguemines, à la faïencerie.

Je vous dis tout cela pour situer d’où je viens : les mines, l’usine et la guerre. Une histoire familiale prolo? Oui et non, pas vraiment. Disons un milieu modeste, endurant, très aventurier, qui n’a cessé de lutter pour s’en sortir – et qui a réussi.

Ainsi, ne suis-je pas un « héritier », au sens de Bourdieu : la bourgeoisie culturelle, connais pas. Et j’en suis assez fier.

Je ne m’identifie pas pour autant à mes origines, même si je m’enorgueillis de ne pas faire partie des nantis qui reproduisent à travers leurs livres les acquis et les préjugés de leur classe sociale.

Je me sens très libre, et je sais qui j’aime et qui je n’aime pas dans le champ littéraire (majoritairement bourgeois). Autrement dit : je sais qui je suis (c’est pourquoi j’écris).

Le coeur est toujours politique : ma solitude vient de là, mais elle ne s’y réduit pas; il me semble même que je l’affine à chaque phrase. Comme mes grands-parents, je lutte : cette lutte ne s’arrêtera jamais.

En lisant Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, d’Imre Kertész, l’un des plus beaux livres du monde, je suis tombé sur ces mots : « la survivance de ma survie ».

J’ai pensé que l’expression serait parfaite pour redéfinir la politique. « La survivance de ma survie », c’est exactement ça : comment on fait pour résister à l’abjection, pour ne pas être avalé par la misère, la vulgarité, l’horreur économique, pour échapper au Lavage de cerveau planétaire.

La politique n’est pas seulement cette discipline du discours qui commande l’art de gouverner, ni même l’administration de La vie commune, mais le lieu du combat en chacun de nous.

Nos vies sont plus que jamais politiques parce qu’on veut nous prendre ce qu’il y a d’irréductible en elles : chacun éprouve la réduction des libertés, mais surtout l’aplatissement généralisé du langage; chacun ressent que moins il y a de nuances, plus il y a de danger. On ne cesse, à chaque instant de cette vie numérisée qui est devenue la nôtre, de nous extorquer notre consentement. On n’arrête plus de nous demander nos codes d’accès, d’amoindrir nos possibilités d’existence, de voler notre intimité, de réduire ce qu’on dit et ce qu’on pense à des clichés.

Je suis devenu écrivain parce que la littérature est un lieu où le langage parvient à vaincre les consignes.

Personne ne capturera jamais la poésie. C’est elle, la vraie politique.


Yannick Haenel. Charlie Hebdo – 18/08/2021