Ratiboiser les indemnités chômage…

Cette fois-ci, le gouvernement a reculé.

Lui qui a réussi l’exploit de diminuer les allocations chômage durant la pire crise économique de l’ère contemporaine, et qui ne cesse dé brandir la menace d’une réforme des retraites, histoire de bien inquiéter la population, a mis fin à ce projet radical : licencier les salariés non vaccinés.

Enfin, presque.

Cette sécurité ne fonctionnera que pour les CDlstes.

Pour les heureux bénéficiaires de la « flexibilité » du marché du travail, intérimaires ou en contrat à durée déterminée, la menace planera à partir du 30 août, s’ils travaillent dans des lieux accueillant du public, restaurants, commerces, etc., et ne peuvent présenter une preuve de vaccination ou un test négatif. Dans ce cas, les choses iront très vite : suspension immédiate de salaire, convocation au bout de trois jours et direction la porte si le salarié se montre toujours réfractaire.

Soyons clair : disposer d’un vaccin, administré gratuitement, est une chance folle. En Afrique du Sud, au Brésil, des milliers de personnes ont défilé pour demander à être vaccinées. Mais il n’empêche que, par cette mesure, tout comme avec sa réforme de l’assurance chômage, qui avait réussi l’exploit d’être rejetée tant par la CGT que par le Conseil d’État, une première, Élisabeth Borne a une nouvelle fois réussi à mettre d’accord contre elle syndicats et patronat.

Car, sur le plan juridique, l’innovation est considérable : l’employeur pourra suspendre de façon unilatérale le contrat de travail à partir d’une simple présomption de maladie (1). Et il faut sou ligner que les salariés concernés, durant la période de suspension de leur salaire, n’auront évidemment droit à aucune aide, allocation chômage ou autre. Du côté patronal, la chose est ingérable. Un patron va-t-il perdre un salarié compétent sur ce seul prétexte ? Et comment gérera-t-il la multiplication des inévitables conflits ?

Plus généralement, je me demande pourquoi nos dirigeants prennent le risque de créer une telle zizanie, alors que la reprise économique est si fragile. L’explication tient sans doute, une nouvelle fois, à la conjugaison de l’idéologie du tout-marché et d’une très mauvaise lecture des statistiques de la part du gouvernement. Pour Élisabeth Borne, faciliter les licenciements n’est pas grave, car nous serions proches… du plein-emploi. Oui, oui. Elle exulte devant une « reprise économique très dynamique », avec des « niveaux d’embauches exceptionnels (2) ».

Le seul petit problème, c’est que le niveau de l’emploi n’a toujours pas retrouvé celui d’avant le steak de pangolin. Et, si l’on prend un tout petit peu de recul, on constate que chômeur est toujours la profession qui recrute le plus en France. Alors que les chômeurs des catégories A, B et C, c’est-à-dire la véritable mesure du non-emploi, étaient moins de 4,5 millions en 2011, ils sont aujourd’hui 6 millions. Et, en face d’eux, selon les tout derniers chiffres, il n’y a que 200.000 emplois vacants (3). Mais tendez l’oreille, et vous verrez que la majorité bruit des mots « difficultés de recrutement », « tensions sur le marché du travail », « demandes excessives des salariés »… Dis, Élisabeth, tu voudrais pas traverser quelques rues, histoire de découvrir la réalité du pays ?


Jacques Littauer – Charlie Hebdo – 04/08/2021

  1. « Les partenaires sociaux inquiets de la mise en oeuvre du passe sanitaire en entreprise » (Le Monde, 27 juillet 2021).
  2. « Élisabeth Borne : « Mon objectif est d’éviter à tout prix des licenciements » » (Les Échos, 28 juillet 2021).
  3. Site de la Dares : dares.travail-emploi.gouv.fr/donnees/les-emplois-vacants