Le jardin de Claude

Un débordement de la nature reprenant ses droits, un entrelacs de ronces, ce qui avait créé l’enchantement de couleurs de la flore de Giverny, si bien immortalisé par le propriétaire des lieux Claude Monet ; tel fut le travail de Gilbert Vahé depuis 1975 pour reconstituer l’ensemble du parc dont le peintre a si bien illustré les beautés. MC

Au départ, je pensais rester quelques années, avant de m’installer à mon compte. Quarante-cinq ans plus tard, j’y suis toujours.

La faute à Gérald Van der Kemp (1912 -2001), l’ancien administrateur du château de Versailles, à qui l’Académie des beaux-arts, héritière de l’atelier du peintre, avait confié le site. Un grand bourgeois, pour moi l’ouvrier qui, en 1968, balançait des pavés. Mais (je l’ai vite vu) un homme charmant, cultivé.

Il connaissait la terre entière et savait trouver des mécènes. Mais il était surtout un vrai passionné de jardins. Avec l’argent qu’il ramenait, il nous a fallu (ensemble) retrouver celui de Monet. » Mais comment faire sans plan, avec pour seules sources une demi-douzaine d’autochromes réalisés en 1921 pour le journal L’Illustration, quelques factures de pépiniéristes, les souvenirs parcellaires d’un vieil homme un temps jardinier chez l’artiste?

Un exercice d’autant plus difficile qu’un jardin est une œuvre personnelle, en évolution. Les tulipes précèdent les roses, bientôt submergées par les giroflées, avant que les dahlias n’occupent les plates-bandes. Le poids des ans se fait sentir, certaines plantes prolifèrent ou dépérissent, et la météo, d’un coup, chamboule tout…

Lorsqu’il arrive à Giverny, en 1883, à 43 ans, Claude Monet veut un jardin pour planter son chevalet. Bonne pioche! Il y vivra jusqu’à sa mort, quarante-trois ans plus tard, en 1926. Il loue d’abord « une longère de crépi rose attenante à un verger de quatre-vingt-seize ares ceint de murs» (le Clos normand), qu’il couvre vite de fleurs, rachète le tout, ainsi qu’un terrain en contrebas de la voie ferrée, au bord de l’Epte (un ru qu’il détourne pour créer ses étangs aux nymphéas). Un travail de titan.

Monet, qui n’hésite pas à mettre les mains dans la terre aux côtés de ses sept jardiniers, dépense des fortunes pour modeler le terrain, créer des serres, et fleurir, sans cesse, ses parterres. « Je ne veux pas voir ces fleurs mortes. Dès qu’une se fane, je l’abats, je la remplace. Les fleurs ne peuvent pas vieillir »

Quelles variétés, de quelles couleurs, à quels endroits ?

« On s’est inspirés de ses toiles, raconte Gilbert Vahé. On a aussi puisé dans sa correspondance avec d’autres passionnés: Georges Clemenceau, un habitué de Giverny, le peintre Gustave Caillebotte, à qui il promet d’envoyer « les boutures de phlox que vous avez trouvées jolies », Julie Pissarro, la veuve du peintre Camille Pissarro, à qui il fait porter des iris « à planter aussitôt par touffes de trois pieds »»…

Si le Clos normand reste une évocation crédible de ce qu’il a pu être, au jardin d’eau, l’esprit de Monet est bien là. Sur le pont reconstruit, la même glycine, et dans l’eau verte, où se reflète le ciel de Normandie, les mêmes nymphéas. Dès 1980, le jardin ouvre au public, vite dépassé par son succès. En 2019, il accueillait 780 000 visiteurs! « Le confinement a permis au site de se reposer », soupire Gilbert Vahé, aujourd’hui à la retraite, mais toujours « conseiller permanent du jardin », dont il a la clé. « Cette année, on a eu les tulipes rien que pour nous. C’était beau, mais triste. Les visiteurs sont revenus avec les roses »


Luc Le Chatelier – Télérama N° 3733 – 28/07/2021