Impairs et passe

Sauf si le Conseil constitutionnel venait à donner un avis contraire, le dopage, strictement interdit en sport, serait autorisé, et même encouragé, en politique sanitaire.

Le fameux passe du même nom, robuste produit dopant pour la vaccination, préconisé par le gouvernement pour ne pas se faire rattraper par le virus et ses variants, deviendra le 5 août quasiment obligatoire pour rester dans le peloton !

Indispensable, en tout cas, pour ne pas se retrouver largué parmi les attardés de la seringue. Ni être ainsi relégué, comme disent les éléments de langage de l’Elysée et de Matignon, dans ce mélange «de Français qui doutent sincèrement », de « gens qui racontent n’importe quoi » ou qui « en profitent pour des raisons politiques ».

En clair, dans le camp des gens qui redoutent les effets de la vaccination, mais aussi celui des antivax, des militants et des complotistes qui n’hésitent pas à arborer une étoile jaune tout en hurlant au «complot sioniste» ou à l’inoculation de la 5G. Dans celui aussi de gilets jaunes énervés qui combattent la « dictature », alors qu’en d’autres cortèges certains d’entre eux, il n’y a pas si longtemps, réclamaient un régime autoritaire, voire militaire, en se référant à Poutine ou à d’autres leaders pas franchement amis de la démocratie. Et, dans les mêmes défilés, des mélenchonistes ou des lepénistes descendus dans la rue pour voir ce qu’ils pourraient récupérer…

Ces cortèges pour le moins hétéroclites, dont le seul ciment semble être une virulente opposition à Macron, comptaient 161 000 personnes samedi dernier. Ils relèvent des effets secondaires du produit dopant. Des effets qui ont tendance à s’étendre, puisque ces manifestants n’étaient que 110 000 le samedi précédent.

Certes, l’exécutif a beau jeu de tancer l’« égoïsme » ou l’« irresponsabilité » de ceux qui, au nom de leur propre liberté, retardent l’immunité collective. Beau jeu aussi de marginaliser dans l’opinion ce qu’il nomme cette «infime minorité » et de compter sur les outrances et les dérapages des uns pour ramener les autres vers les centres de vaccination. Courir le risque d’être assimilé à un fan de Francis Lalanne peut constituer une bonne incitation à la vaccination.

Pour autant, parler de liberté à propos de passe sanitaire n’est pas un gros mot. De couvre-feu en confinement, d’autorisation de déplacement en passe sanitaire, au fil de la pandémie qui n’en finit pas de sévir depuis plus d’un an et demi, ce n’est pas la première fois que les libertés individuelles sont mises à mal pour raisons sanitaires. Et, après tous ces précédents, devoir subir un contrôle pour simplement prendre un verre n’est évidemment pas anodin. Et ne plaît pas plus aux contrôleurs qu’aux contrôlés.

Mais, quand ces mesures sont perçues comme indispensables, elles sont évidemment recevables. Et les partis politiques, à l’exception des extrêmes droite et gauche, qui ont traîné les pieds, ne s’y sont pas trompés en acceptant avec plus ou moins de facilité ces mesures autoritaires d’incitation à la vaccination, même si elles empiètent sur les libertés. « A la minute où nous pourrons nous en passer, nous lèverons toutes les contraintes », a promis-juré le ministre de la Santé. Reste à souhaiter que la minute en question vienne avant la fin de la saison.

Le passe sanitaire, comme tous les produits dopants, mieux vaut ne pas en abuser trop longtemps.


Edito d’Erik Emptaz – Le canard enchainé – 28/07/2021