L’Élixir vert !

Le secret est presque aussi bien gardé que le code de l’arme nucléaire, mais son contenu nettement plus enivrant.

Depuis plus de quatre cents ans, rien, ou presque, n’a filtré du mystère quasi divin qui entoure la liqueur de Chartreuse, dont la recette sommeille dans le coffre-fort d’un monastère, aux confins de l’Isère et de la Savoie. Une énigmatique liste de cent trente plantes, feuilles, fleurs, graines, écorces, racines, épices, dont l’alchimie produit un nectar d’un vert acide au goût puissamment sucré, qui colore les cocktails des bars new-yorkais et réchauffe les skieurs des Alpes avec ses 55 degrés.

Reflets émeraude et parfum occulte nimbent cette boisson digestive, élaborée par les chartreux depuis le XVIIe siècle selon une recette qui semble presque « tombée du ciel » : un miraculeux manuscrit confié aux moines en 1605, inventoriant une liste de plantes et d’opérations à accomplir pour obtenir un « élixir végétal de longue vie ».

S’y glisseraient mélisse, armoise, bétoine, matricaire, chardon béni, petite centaurée, lavande, sauge, feuilles de cassis, marjolaine… Et même de « la peau de serpent pilée », à en croire le poète Guillaume Apollinaire. Une seule certitude: l’essentiel des plantes est issu du massif auquel la liqueur et la communauté religieuse doivent leur nom.

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Héritage d’une tradition médiévale où les religieux maîtrisaient la science de l’herboristerie à des fins médicinales (on buvait l’élixir lors des épidémies de choléra), la fabrication de la liqueur, devenue boisson d’agrément, est aujourd’hui le principal moyen de subsistance de l’ordre des chartreux.

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Virginie Félix – Télérama N° 3732 –(Extrait d’article)