Faut-il s’en étonner dans ce monde absurde ?

Il y a trente-deux ans, Odette, qui vit à Lyon, décide de faire don de son corps à la science.

Cette mère de deux enfants, athée, souhaite être utile à la recherche et à l’enseignement. En 1989, elle couche donc par écrit ses dernières volontés et reçoit de l’Hôtel-Dieu (à l’époque) sa carte de donatrice. Avec cet accord : au moment du décès, ses proches devront prendre en charge les frais relatifs au transport de la dépouille mortelle jusqu’à l’hôpital : « 100 euros d’aujourd’hui tout au plus », se remémore-t-elle.

Un beau matin, à la veille de ses 76 ans, Odette se pique de savoir si tout est en ordre : les années ont passé, l’Hôtel-Dieu a fermé, elle a divorcé, etc. Bonne nouvelle : l’association des dons du corps de l’agglomération lyonnaise qui a été créée depuis a gardé la trace de son dossier. Moins bonne nouvelle : « Les choses ont, depuis, beaucoup changé, prévient le secrétariat. Il vous en coûtera désormais 950 euros. » Pas plus ? Explication : « Il y a 350 euros de frais d’adhésion à notre association (que le donateur ne pourra pas récupérer s’il renonce finalement à donner son corps à la science…) et 600 euros pour le transport du corps, le cercueil et l’incinération. »

Et l’association de préciser : « Bien sûr, si le décès survient au-delà d’un rayon de 50 km du laboratoire d’anatomie de Lyon, un complément sera demandé à la famille. » Ça sera tout ? Pas vraiment : « Vous devez nous renvoyer le dossier complété avec le règlement, payable en plusieurs mensualités. » Trop sympa !

Est-ce normal ? Oui. La réglementation prévoit que la faculté de médecine assure à ses frais l’inhumation ou la crémation du corps, mais aucune disposition particulière concernant les frais de transport du corps du lieu de décès vers le centre de don (il en existe 28 en France) n’est prévue. En clair, tout dépend de la politique de chaque établissement.

A la faculté de médecine de Lille, par exemple, faire don de son corps est entiè­rement gratuit « dès lors que le donateur habite et meurt dans le département ». A la fac de Strasbourg, tout est gratuit, « excepté le transport du corps si la personne ne meurt pas à l’hôpital de la ville. Selon la distance, il faut compter entre 200 et 300 euros ». Idem au labo d’anatomie de Vandoeuvre-lès-Nancy, qui, de surcroît, demande 80 euros d’adhésion. Pour un don à la faculté de médecine de Reims, comptez, en revanche, 980 euros : « Ça comprend le transport et nous aide à financer le devenir du mort. »

Odette, pour sa part, a décidé de jeter l’éponge. Et tant pis pour la science. A moins que le projet de loi de bioéthique — voté par l’Assemblée nationale le 29 juin et présenté actuellement au Conseil constitutionnel n’aille dans le sens d’une gratuité des dons du corps. Frédérique Vidal, la ministre de la Recherche, a appelé cette mesure de ses voeux dans un entretien à « La Croix » (7/6) :

Désormais, nous partons du principe qu’un don est un don et nous prendrons en charge les frais générés. »En espérant que le décret d’application ne restera pas lettre morte…


Emmanuelle Jacquet – Le Canard Enchainé – 21 Juillet 2021