Une page d’histoire…

… Le sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet.

Créé par le syndicat étudiant Unef, le sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet, près de Grenoble, accueille à partir de 1933 des milliers de jeunes atteints de la tuberculose. À l’instar de Madeleine Riffaud, future résistante, ou du jeune Roland Barthes, ils pourront s’y reposer, s’y soigner, tout en poursuivant à distance leur instruction. Un lieu dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques pages dans les livres.

« La dent de Crolles au-dessus de nos têtes, la chaîne de Belledonne sous nos yeux, une mer de nuages entre nous et la vallée. Nous pensions tous à la mort, mais nous vivions joyeusement. Je n’y ai passé qu’un an, pourtant j’y ai des souvenirs de toute une vie. » C’est encore avec émotion, soixante ans après, qu’Henri Béhar, historien de la littérature, ancien président d’université et biographe d’André Breton, évoque le Sanatorium des étudiants de Saint-Hilaire-du-Touvet (Isère), où il entra à 19 ans, en 1959.

Comme lui, des milliers de jeunes gens purent y poursuivre leurs études tout en luttant contre la tuberculose (qui, en 1930, tuait encore 50 000 personnes par an en France), puis plus tard contre des maladies longues ou des handicaps.

Dans ce havre juché à 1 100 mètres au-dessus de Grenoble, créé en 1923 par le syndicat étudiant Unef et ouvert en 1933 après des travaux chaotiques, des générations de jeunes gens ont séjourné une ou plusieurs fois, au gré des rechutes, vivant une vie de maladie mais aussi d’insouciance, de camaraderie et d’éveil culturel.

Parmi les pensionnaires, des intellectuels devenus célèbres — Roland Barthes, Max-Pol Fouchet, François Furet —, des résistants — Madeleine Riffaud —, des critiques de cinéma — Louis Seguin, Roger Tailleur, Michel Perez — ou des médecins — Georges Canetti, frère de l’écrivain Elias…

Avec les deux autres sanatoriums installés sur le plateau des Petites Roches, celui des étudiants fut définitivement rasé en 2019, après des années d’abandon. En moins d’un siècle d’une existence foisonnante, il a laissé pour seule trace un grand « pierrier » de béton, fait de ses derniers gravats. Le site, point de départ pour des vols en parapente, reste accessible par le funiculaire construit en 1924, pour acheminer les matériaux du chantier.

L’expérience de la tuberculose a durablement marqué ceux qui l’ont traversée, ainsi que l’isolement au « sana » imposé par la contagiosité, le besoin d’air pur et de nourriture saine. En 1973, Roland Barthes parlait de Saint-Hilaire dans l’émission Radioscopie. « J’y ai fait deux expériences : celle de l’amitié […] et celle de la lecture. Que faire d’autre ? On lit. » Allongés sous d’épaisses couvertures, sur la galerie extérieure ouverte, les étudiants sont forcés à la « cure de silence » pour reposer leurs cordes vocales.

Ils écrivent aussi : dès 1934 (et jusqu’en 1949) est éditée leur revue trimestrielle, Existences — un pied de nez à la mort qui rôde. Barthes y publie ses premiers textes, dès 1942. En juillet 1944, le jeune philosophe signe une chronique sur L’Étranger, d’Albert Camus, où il décèle « un nouveau style, style du silence et silence du style, où la voix de l’artiste […] est une voix blanche, la seule en accord avec notre détresse irrémédiable ». Albert Camus, tuberculeux lui aussi, fit plusieurs visites à Saint-Hilaire — sans toutefois y être soigné — et le même numéro d’Existences publie un extrait de Caligula.

Sous l’impulsion de son premier directeur, le docteur Daniel Douady, le sana devient vite un vivier intellectuel et culturel. Pour la grande salle de spectacles et de conférences, imaginée dès 1937, Douady passe commande aux peintres Dimitri Varbanesco, Marc Saint-Saëns, Georges Gimel, Maurice Savin, Gabriel Fournier, André Fougeron.

Huit toiles autour du thème des arts, de trois mètres par quatre, sont marouflées sur les murs, et un rideau de scène, peint par Roger Bissière, rend hommage à Georges Braque : des œuvres classées monuments historiques en 1999. Dans un coin, trône bientôt un piano à queue Pleyel, offert par Alfred Cortot lors d’un concert.

D’illustres invités passent ici : Jean Giono, Albert Camus, Louis Aragon, Paul Éluard ou Vercors… Des artistes en tournée y font étape — Tino Rossi, Fernandel, Maurice Chevalier, Emil Guilels — et les séances hebdomadaires de cinéma abritent de nombreux flirts entre filles et garçons, logés dans deux bâtiments séparés.

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En zone libre jusqu’en novembre 1942, le lieu constituait un refuge idéal. Accès difficile, peur de la contagion : les occupants italiens puis allemands n’y montaient presque jamais. Des Juifs furent cachés parmi les malades, munis de faux certificats de tuberculeux établis par Daniel Douady. À son départ en 1943, son adjoint, juif — le docteur René Cohen — le remplaça clandestinement, protégé par ses collègues. Des étudiants affiliés au parti communiste, futurs résistants, se rencontrèrent à Saint-Hilaire, telle Madeleine Riffaud, soignée en 1941, qui survivra en 1944 aux geôles parisiennes de la Gestapo. Plusieurs ouvrages mentionnent des caches d’armes et une imprimerie clandestine, au sous-sol… « On n’a pas de preuve de ces éléments, nuance l’historien Philippe Barrière, membre du service éducatif du musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère. Mais il régnait indéniablement au sana une hostilité à Vichy et à l’occupant, et une forme de “résistance à bas bruit”, faite de gestes quotidiens très risqués, comme les faux certificats. Un terreau qui a sans doute favorisé de futurs passages à l’acte. »

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Juliette Bénabent – Télérama – Titre original : « Le sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet, la montagne magique des étudiants français ».

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