L’escroc Stavisky (1930)

… C’est une page d’histoire dans la filouterie de haut vol qui bien évidemment fait partie de l’histoire « malfaisante » et surtout pas recommandable, de certains malfrats.

Avant d’être suicidé, celui qui fréquentait le beau monde et la politique a mené une longue carrière d’escroc multicarte.

Les balles sifflent et les coups pleuvent place de la Concorde, en ce 6 février 1934. Devant le Palais-Bourbon, que veulent envahir les manifestants pour renverser la IIIe République, la cavalerie de la Garde républicaine charge, sabre au clair. Certains des manifestants ripostent au revolver, d’autres tentent de couper les jarrets des chevaux avec des lames de rasoir fichées au bout de longs bâtons.

Bilan de la soirée : seize morts et un millier de blessés. Mais le coup de force a échoué, et les ligues d’extrême droite qui ont organisé le défilé en sont pour leurs frais.

Cette soirée sanglante est une conséquence directe de l’affaire Stavisky, du nom de cet escroc de haute volée – porteur présumé de lourds secrets retrouvé mort par la police un mois plus tôt dans un chalet de Chamonix.

Il n’y a pas grand monde, à gauche comme à droite, pour avaler la thèse officielle du suicide. « Le Canard » n’y croit pas une seconde et titre, au lendemain de l’événement : « Stavisky se suicide d’un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant ».

Le Palmipède, qui a de la mémoire, se souvient qu’on lui avait déjà fait le coup du prétendu suicide en pleine guerre de 14-18, quand le militant pacifiste Miguel Almereyda avait été retrouvé, en prison, étranglé avec des lacets.

D’où ce surtitre du Volatile, qui situe le chalet de Stavisky « en Haute-Savoie, sur les routes en lacets… d’Almereyda ».

Longtemps surnommé « le Beau Sacha » ou « Monsieur Alexandre » dans les salons parisiens, l’homme, dont la mort fait tomber coup sur coup deux ministères (celui de Camille Chautemps et celui d’Edouard Daladier), a derrière lui une belle carrière d’as de la carambouille.

Dès 1912, avec la complicité de son grand-père, il gruge des dizaines de sociétés en leur vendant des exclusivités pour un spectacle fictif dans un grand théâtre parisien. Peu après, le voici qui joue sur l’homonymie entre deux sociétés (dont l’une a été liquidée depuis vingt-cinq ans) pour pomper du fric.

On le retrouve également en train de vendre des fûts de cognac qui ne lui appartiennent pas ou de gérer des sociétés fantômes supposées commercialiser des produits bidon, comme le Phébor, un réfrigérateur sans électricité, ou le Matryscope, un prétendu détecteur de grossesse. Chaque fois, Stavisky et ses complices encaissent les commandes et oublient les livraisons.

L’homme a beau être grillé partout, il mène toujours grand train, appâte les pigeons, endort les méfiants à force de cajoleries et de petits cadeaux.

En 1926, il est arrêté dans sa luxueuse villa de Marly-le-Roi. Il ne moisit pas longtemps derrière les barreaux. Libéré peu après pour de pseudo-raisons de santé, il parvient à repousser sans cesse son procès et plastronne de nouveau dans le grand monde.

Son secret ? « J’ai 200 millions de dettes et je vis dans la tranquillité la plus parfaite. Le seul moyen de réussir, c’est de fréquenter un grand nombre de personnes et de les amener à faire ce que l’on veut. Il faut les utiliser, leur faire rendre leur maximum, en leur plaisant, en leur rendant des services » (« historia.fr »).

« Le Beau Sacha » passe bientôt à la vitesse supérieure. En 1928, il se fait prêter 65 millions de francs, une somme considérable

pour l’époque, garantis par de faux bijoux déposés au Crédit municipal (Mont-de-Piété) d’Orléans. L’affaire commençant à sentir le roussi, Stavisky monte une autre combine, à Bayonne, cette fois. Avec la complicité du député-maire Dominique Joseph Garat, il y fonde un établissement de crédit municipal qui devient une machine à fabriquer de faux bons au porteur.

Les compères n’ont aucun problème pour trouver des gogos prêts à les acheter : des parlementaires, des directeurs de journaux et le ministre des Colonies, l’ex-garde des Sceaux Albert Dalimier, se chargent de leur faire de la réclame. En tout, il y en a pour 261 millions de francs quand l’affaire éclate, à la fin de décembre 1933. Cette fois, Stavisky a vu trop gros…

Quinze jours plus tard, le corps de « Monsieur Alexandre » est découvert à Chamonix, gisant dans une flaque de sang. Le préfet Jean Chiappe, connu pour ses accointances avec les ligues d’extrême droite, déclare d’un ton martial : « Voilà dix ans que nous pourchassons Stavisky. » « Le Canard » prend un malin plaisir à rappeler que les deux hommes entretenaient les meilleurs rapports du monde.

Chiappe est limogé par Daladier le 3 février 1934, à la grande colère des ligues, qui appellent à manifester le 6, aux cris de « A bas les voleurs ! » et « Vive Chiappe ! »…

Le sang n’a pas pour autant fini de couler. Le 20 février, le corps d’Albert Prince, chef de la section financière du parquet de Paris et responsable de l’enquête sur Stavisky et ses complices, est retrouvé déchiqueté sur une voie ferrée aux environ de Dijon.

Cette mort ne sera jamais élucidée, mais de lourds soupçons ont pesé sur un policier, l’inspecteur Pierre Bonny, celui-là même qui était chargé de conduire les investigations. Bonny est fusillé à la Libération pour avoir été l’un des responsables de la Gestapo française, rue Lauriston.


Les dossiers du Canard N°160.