“L’AFFAIRE Mila” La victime idéale

Le verdict de l’« affaire Mila » vient d’être rendu et, pourtant, la discussion est loin d’être close.

Car, comme à chaque fois que la morale prend le pas sur la justice, chacun se croit obligé d’avoir un avis sur la victime pour pouvoir se prononcer sur le délit- Prenons donc les faits : une adolescente est déscolarisée et vit sous protection policière car elle est menacée de mort, je répète : me-na-cée-de-mort.

Pourtant, la question qui continue à faire couler le plus d’encre dans cette affaire, c’est :

  • Est-ce que les propos de cette jeune fille sont offensants ou non?
  • Estce que ça se fait ou pas de dire « trou du cul » quand on parle de Dieu?
  • Est-ce que c’est pas un peu vulgaire ce « trou du cul» dans la bouche d’une fille?
  • Est-ce qu’il n’y aurait pas un problème chez cette jeune femme?
  • Est-ce qu’elle ne serait pas un peu trop agressive?
  • La question ultime étant : finalement, est-ce qu’elle ne l’aurait pas un peu cherché?

Par glissements successifs, les menaces de mort, qui devraient être le sujet principal de la discussion, semblent donc soudain anecdotiques.

Le processus est toujours le même : on efface le crime, on oublie le délit et, en un claquement de doigts, la victime devient l’agresseur et l’agresseur, la victime.


Il y a quelques années, un procès s’est tenu en Irlande. Au commencement, il y a une jeune femme que l’on viole, une adolescente de 17 ans. Un homme plus âgé se tient dans le box des accusés. Le viol est le sujet, toute l’attention et les discours se concentrent sur cette agression, sur ce qu’elle implique.

Puis, l’avocate de l’accusé lance, en désignant l’adolescente aux jurés : « Vous devez regarder comment elle était habillée. Elle portait un string en dentelle. »

Ça devrait être un non-argument mais, comme par enchantement, désormais le tribunal est tout occupé à s’interroger sur la pertinence de porter un string, qui plus est en dentelle.

Si le string est en dentelle, n’est-ce pas le signe que la victime avait prévu de le montrer, donc de se dénuder, donc d’avoir un rapport sexuel?

Et si la jeune fille avait prévu d’avoir un rapport sexuel, alors, le viol dont elle se plaint en est-il réellement un?

Autrement dit : est-ce qu’elle ne l’aurait pas un peu cherché?

Voilà l’adolescente sommée de s’expliquer, désignée à la vindicte comme une tentatrice, aux moeurs légères, qui attirerait les faibles hommes à l’aide de strings en dentelle.

Le tour de passe-passe vient d’avoir lieu, et pendant que tout le monde regarde le string, plus personne ne s’intéresse au viol. On en vient même à plaindre ce pauvre homme, victime de la force maléfique d’une ficelle en dentelle.

À présent, c’est à l’adolescente qu’on vient réclamer des comptes, accusée de ne pas être une fille bien sous tous rapports. On la voudrait parfaite, idéale. Et elle ne l’est pas, c’est décevant.


Tania De Montaigne – Charlie Hebdo – 14/07/2021