« Nous » ?

Préambule : avant toute lecture, nous vous informons que l’article ci-dessous appartient à H. Sabbah, tout autant que son analyse personnelle. Un article lu dans Médiapart « les blogs ».

Source


Le président l’a annoncé lors de son discours du 12 juillet : « nous vivons plus longtemps, nous devons travailler plus longtemps ». Cela semblerait presque être du bon sens, pourtant dans cette simple phrase, un mot est particulièrement discutable : le « nous ». Derrière ce « nous » se cache une moyenne qu’il convient de démonter pour en comprendre les parties.

Ce nous dont parle Emmanuel Macron, ce sont environ 67 millions de français. Des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des hommes, des travailleurs, des retraités, des riches, des pauvres… tout une série de catégories que le président résume dans un mot, nous, qui aurait la curieuse idée de vivre plus longtemps.

En effet, pris dans leur globalité, les Français vivent plus longtemps [1].

H. Sabbah – Pour les graphique, voir son blog  : Des chiffres & du sens


Cela étant posé, certains concluent mécaniquement que nous devons travailler plus longtemps, mais plutôt que de nous arrêter aussi vite (que le Président de la République et ses ministres), regardons de plus près.

Qui vit plus longtemps ?

En un mot… les riches [2] :

H. Sabbah – Pour les graphique, voir son blog  : Des chiffres & du sens  


Mais il s’agit d’une photo à l’instant T. Hélas, il est difficile de trouver des données dans le temps pour la France. Mais les Américains nous renseignent sur l’évolution de ces disparités. Dans un rapport du congressional research service [3], nous pouvons voir ce que la politique libéral (tant chérie par notre Start-upeur en chef) a eu comme impact sur l’espérance de vie à 50 ans :

H. Sabbah – Pour les graphique, voir son blog  : Des chiffres & du sens


Notons que, certes, l’espérance de vie augmente globalement, mais surtout pour les plus riches alors que celle des 20% les moins riches (hommes comme femmes) baisse ! D’ailleurs, l’espérance de vie des femmes qui ne sont pas dans les 20% les plus aisées est au mieux égale à celle de leurs mères, mais plus souvent inférieure…

Au-delà de ces chiffres, il est très intéressant de s’arrêter sur le choix des cohortes. En effet, les Américains ont choisi la génération 1930 et la génération 1960, ce qui n’a rien de neutre. La première a grandi dans le New-deal [4] et le capitalisme (très) régulé, pour atteindre la cinquantaine quand Reagan est arrivé au bureau ovale. De l’autre côté, la cohorte de 1960 a atteint la vingtaine (et donc le marché du travail) quand ce même Reagan prenait les rênes du pays. Le centre de recherches du congrès compare donc 2 générations qui ont vécu la majorité de leurs vies professionnelles dans des environnement complètement différents. La sociale démocratie à l’ancienne d’un côté, et le néo-libéralisme de l’autre.

Et les conclusions sont sans appel : ce sont les plus aisés qui vivent plus longtemps. Quand Emmanuel Macron dit que nous vivons plus longtemps, le nous est soit sa classe sociale, soit une moyenne particulièrement discutable. Et quand il en conclue que nous (tous) devons travailler plus longtemps, cela revient à dire que les moins aisés doivent travailler plus longtemps pour payer les pensions de ceux qui vivent le plus.

II – Rappels sur vivre

Soit, nous vivons plus longtemps. Admettons, bien qu’il s’agisse d’un raccourci plus que douteux. Mais comment vivons-nous ? Selon la DREES [5] dans un rapport mis à jour en janvier 2021, Les Français vivent plus longtemps, mais leur espérance de vie en bonne santé reste stable.

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Il faudrait faire preuve d’une rare mauvaise foi pour voir dans ces courbes une tendance lourde à l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé, mais surtout il faudrait se cacher les yeux et tourner le dos à ce graphique pour ne pas s’apercevoir que l’idée de faire travailler les Français jusqu’à 64 ans implique nécessairement que nombre d’entre eux devront le faire en contradiction totale avec le proverbe le travail c’est la santé.

Une fois encore, tournons-nous vers l’étranger pour se faire une idée de ce à quoi mène l’idéologie de notre Président. L’office national de statistique britannique [6] fournit des données détaillées sur l’espérance de vie en bonne santé selon le revenu.

H. Sabbah – Pour les graphique, voir son blog  : Des chiffres & du sens


Nous observons que pour les 5 premiers déciles, l’espérance de vie en bonne santé ne dépasse pas les 64 ans, soit l’âge (plus que) probable de départ à la retraite auquel pense le gouvernement. 50% de la population sera donc amené à finir sa carrière dans de mauvaises conditions…

Nous pouvons également remarquer que non seulement les classes aisées vivent plus longtemps, mais aussi plus longtemps en bonne santé, et même moins longtemps en mauvaise santé. Ainsi, 29,5% de la vie des personnes du 1er décile (les plus pauvres) se fait dans de mauvaises conditions de santé contre 15,3% (soit environ moitié moins) pour les plus aisés.
Quand E. Macron dit que nous vivons plus longtemps, et en déduit qu’il faut travailler plus longtemps, sans chercher d’autres solutions [7], c’est parce qu’il parle de sa classe sociale, ignorant ainsi la majorité des Français. C’est sa classe qui vit (le) plus longtemps.

III – Nous vivons plus longtemps, vous devez travailler pour payer nos retraites

Etant posé que nous ne vivons pas tous autant, et que les disparités peuvent s’expliquer par les revenus, que faut-il comprendre quand le Président, ses ministres, ses opposants de droite ou nombre de journalistes de plateau répètent à l’envie qu’il faudra travailler plus longtemps ? Simplement que les plus pauvres, dans une solidarité inversée, cotisent pour les retraites des plus aisés.

Afin de s’en convaincre, prenons 3 salariés français, au salaire médian et pour qui seule l’espérance de vie est différente :

H. Sabbah – Pour les graphique, voir son blog  : Des chiffres & du sens


Nous pouvons déjà observer dans cet exemple que le simple fait de vivre plus longtemps induit d’avoir un retour sur cotisation supérieur. Le salarié A cotise pour le salarié C. Mais comme nous l’avons vu précédemment, l’espérance de vie est liée aux revenus.

Regardons maintenant ce qu’il passe avec 3 collègues, mais avec des salaires différents. Le premier sera au SMIC (il commencera à travailler 4 ans plus tôt que précédemment, pour prendre en compte le parcours scolaire supposé plus court), le deuxième aura le salaire médian (et commencera à travailler deux ans plus tôt que dans le précédent exemple), enfin le troisième aura le double du salaire médian (seuil retenu pour être riche dans un récent rapport de l’Observatoire des Inégalités [8]). En appliquant à ces cas l’espérance de vie par revenu telle que présentée précédemment, nous obtenons :

H. Sabbah – Pour les graphique, voir son blog  : Des chiffres & du sens


Les smicards ont une pension de retraite 20% inférieur à leurs cotisations. Mais ces 20% ne sont pas perdus pour tout le monde puisqu’ils se retrouvent dans les pensions des plus aisés. Les pauvres cotisent pour les aisés.

Quand E. Macron et ses partisans proposent de tous nous faire travailler plus longtemps, c’est donc pour sauver les retraites des gens de sa classe, puisque les retraites des moins aisés sont déjà intégralement payées par eux-mêmes. Les Français qui coutent plus qu’ils ne rapportent, ce sont les aisés.

Dans le système Macron où l’on continue de fermer des lits dans les hôpitaux publics en pleine pandémie, où les emplois précaires se multiplient [9], où l’on veut détruire la progressivité des cotisations et où l’on substitue une égalité [10]de forme à la fraternité qui ferait que les mieux dotés aident les moins fortunés, il y a fort à parier qu’en attendant la privatisation des retraites qu’il appelle de ses vœux [11], E. Macron fera payer à ceux qui ne sont rien les retraites de ceux qui réussissent.

A ceux qui soutiendront E. Macron, arguant que nous vivons plus longtemps, donc nous devons travailler plus longtemps, il conviendra de répondre : oui, vous vivez plus longtemps donc vous devriez travailler plus longtemps pour cotiser à vos retraites.


  1. Source : Insee https://www.insee.fr/fr/statistiques/4277640?sommaire=4318291#tableau-figure2
  2. Source : Insee https://www.insee.fr/fr/statistiques/3319895
  3. The Growing Gap in Life Expectancy by Income: Recent Evidence and Implications for the Social Security Retirement Age; https://fas.org/sgp/crs/misc/R44846.pdf
  4. Comme il s’agit d’espérances de vie à 50 ans, les effets des guerres sont fortement atténués
  5. La direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques, donc l’état… https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications/etudes-et-resultats/les-francais-vivent-plus-longtemps-mais-leur-esperance-de-vie-en  
  6.  https://www.ons.gov.uk/peoplepopulationandcommunity/healthandsocialcare/healthinequalities/bulletins/healthstatelifeexpectanciesbyindexofmultipledeprivationimd/2017to2019
  7. Aligner les salaires des femmes sur ceux des hommes suffirait à encaisser intégralement le coût des baby-boomers, augmenter les cotisations sur les hauts revenus permettrait de prendre en compte l’espérance de vie de ces derniers…
  8. https://www.inegalites.fr/5-millions-de-riches-en-France
  9. 12,4% d’emplois précaires en France, Source : https://www.inegalites.fr/etat-precarite-emploi
  10. « Chaque euro cotisé ouvre les mêmes droits »… oui mais pas sur la même durée !
  11. Souvenons-nous de son lapsus effarant devant Ruth Elkrief

2 réflexions sur “« Nous » ?

  1. jjbey 19/07/2021 / 23:30

    Quelle espérance de vie pour les exploiteurs, et quelle espérance pour les exploités? Moyenne d’âge des conseils d’administration et espérance de vie de leurs membres. On ne sait car personne n’ose faire la comparaison.

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