Les jeunes enseignants et la laïcité.

Longtemps, ils furent les « hussards noirs de la République », les plus laïques d’entre les laïques. Mais les professeurs sont des citoyens comme les autres : les débats qui traversent la société les animent eux aussi, voire les déchirent.

De plus en plus, chez les jeunes profs, c’est la génération « woke » qui émerge : relativisme culturel, laïcité « inclusive »… Une étude de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, publiée la semaine dernière, pointe cette évolution.

Il s’agit du quatrième volet d’un baromètre sur les enseignants, publié depuis janvier dernier (et dont Charlie avait eu la primeur du premier volet) (1).

C’est assez édifiant, car cela trace les contours de ce que sera le corps professoral lorsque les plus anciens partiront à la retraite et, par la même occasion, de l’influence éventuelle qu’ils pourront avoir sur de jeunes élèves.

Sur certaines questions de société, la fracture entre jeunes et plus anciens est flagrante : les profs de moins de 30 ans sont 59 % à être d’accord avec le port du burkini à la piscine, contre 26 % pour l’ensemble des enseignants. Ils sont 51 % à accepter des horaires réservés aux femmes dans les piscines, contre 20 % pour l’ensemble des enseignants. Et ce alors que les jeunes professeurs se disent davantage féministes que leurs aînés.

Cherchez l’erreur…

Concernant une question qui touche spécifiquement l’école, mais controversée, la possibilité pour une mère d’élève d’accompagner une sortie scolaire en étant voilée est soutenue par 55 % des jeunes profs, contre 36 % de l’ensemble des enseignants.

Autre élément révélateur, l’analyse de l’intérêt de la laïcité est différente d’une génération à l’autre.

Ainsi, 32 % des professeurs de moins de 30 ans considèrent que la laïcité consiste avant tout à mettre toutes les religions sur un pied d’égalité, contre 10 % de ceux de plus de 50 ans. Ils ne sont que 12 % des jeunes profs à considérer la laïcité comme permettant de faire reculer la place de la religion dans la société.

Mais ils ne sont pas très éloignés sur ce point de l’ensemble des enseignants (16 %). C’est la « liberté de conscience » pour expliquer le principe de la laïcité qui arrive en tête chez l’ensemble des enseignants, avec 37 %.

Leur vision est ainsi très « juridique », comme le précise la Fondation Jean-Jaurès, ce n’est pas une laïcité vue comme émancipatrice par rapport aux injonctions religieuses.

On peut constater, étonnamment, que les jeunes profs remettent en cause certains principes laïques, comme le non-port de signes religieux par des agents de la fonction publique : 38 % se disent favorables au port de signes religieux par des agents de l’État, comme des policiers ou des enseignants.

Soit une proportion deux fois plus élevée que chez l’ensemble des Français (21 %). Est-ce un manque de formation sur les principes qui régissent le statut de fonctionnaire ou bien une prise de position en connaissance de cause, se demande d’ailleurs François Kraus, qui a dirigé cette étude.

Il ne faut toutefois pas considérer que tous les jeunes ensei­gnants renieraient totalement certains fondamentaux de la laïcité. La loi de 2004 interdisant le port de signes religieux dans les écoles suscite un large consensus. Les moins de 30 ans soutiennent cette loi à hauteur de 86 % (un peu moins, donc, que leurs aînés : à 94 %).

Autre enseignement rassurant : ils sont 78 % à être d’accord pour laisser aux enseignants le droit de montrer à leurs élèves des caricatures sur la religion (soit davantage que l’ensemble des Français : 75 %). Mais cela fait tout de même 22 % de jeunes profs qui ne veulent pas montrer de caricatures à leurs élèves, et 14 % qui sont opposés à la loi de 2004…

À la rentrée, Blanquer prévoit un enseignement de la laïcité destiné notamment aux enseignants ; il semble qu’il y ait de quoi faire. Mais, dommage que ce soit au ministre de l’Éducation nationale de lutter contre la bigoterie.


Laure Daussy. Charlie Hebdo. 14/07/2021


1. Étude Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès réalisée par questionnaire autoadministré en ligne, du 10 au 17 décembre 2020, auprès d’un échantillon de 801 personnes, représentatif des enseignants des premier et second degrés en France métropolitaine.