Cela partait d’une bonne intention…

 … à la fin des années 1830, en Touraine : une construction offrait une alternative à la prison aux mineurs délinquants. Mais peu à peu, la Colonie agricole de Mettray devient un terrible bagne pour enfants à la violence inouïe.

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Tout avait pourtant (à peu près) bien commencé quelques dizaines d’années plus tôt. À la fin des années 1830, un magistrat du nom de Frédéric-Auguste Demetz décide, à 40 ans, de « vouer [sa] vie et [ses] forces » au « salut et à la correction des jeunes gens négligés et criminels ».

À l’époque, les établissements correctionnels pour mineurs existent à peine (la Petite Roquette, à Paris, ouvre en 1836).  […] Coup de chance : un ancien camarade de lycée acquis à sa cause, le vicomte de Bretignières de Courteilles, possède la moitié des terres d’un petit village tourangeau, qu’il lui prête pour accomplir son projet.  […]

Demetz trouve ses premiers colons – ils seront jusqu’à sept cents – à la Centrale de Fontevraud, ancienne abbaye qui se trouve à 70 kilomètres, et qui est devenue l’une des prisons les plus dures de France. Si les punitions corporelles sont interdites, le régime est strict, porté par un triptyque religion, discipline, famille (les enfants sont répartis par âge dans chacune des dix maisons sorties de terre) qui forment une « famille » autonome encadrée par un surveillant et deux adjoints).

La journée commence à 5 heures et se termine à 21 heures. Entre-temps, il aura fallu passer neuf heures à travailler dans les champs ou dans l’un des ateliers (forge, brosserie, charronnerie, serrurerie, saboterie…), plus deux heures trente d’école.

Le soir venu, dans chacune des maisons, après l’inévitable prière, on débarrasse les tables communes et on déploie (en silence !) les hamacs qui servent de couchages. Pour encadrer tous ces jeunes et former des éducateurs, Demetz crée sur place une École des contremaîtres.

Mettray va alors devenir célèbre : on vient de toute l’Europe pour l’étudier et s’en inspirer.  […]

Déclin, dettes, scandales…

Après la mort de Demetz, en 1873, c’est le déclin. […] Le 23 janvier 1909, La Dépêche du Centre et de l’Ouest titre : « Le scandale de Mettray » ; il n’en faut pas plus pour que la presse nationale s’empare de la triste histoire de Gaston Coutard, un adolescent marseillais qui a eu le tort de s’éprendre d’une danseuse de cabaret.

Son père l’a placé à la Maison paternelle, une structure de la colonie qui accueille des garçons « à problèmes » issus de familles aisées pour les remettre sur le droit chemin. Mais à peine arrivé, le jeune Coutard se pend dans sa cellule…  […]

Après la Première Guerre mondiale, la colonie croule sous les dettes, les années de mauvaises récoltes se succèdent. Les bâtiments sont moins bien entretenus, les jeunes moins bien nourris et vêtus.

C’est donc au pire moment qu’arrive celui qui sera le pensionnaire le plus célèbre de la colonie : le 2 septembre 1926, tandis que Raoul Léger est « libéré », Jean Genet débarque tout droit de la prison de la Roquette. Enchaîné à son gardien, l’adolescent, lui aussi pupille de l’Assistance publique et fugueur multirécidiviste, s’étonne de découvrir un endroit sans murs et sans barbelés.

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Sept cents enfants morts ici

À la fin des années 1930, une nouvelle campagne de presse scella définitivement le sort de la Colonie, et vida les locaux. Vingt ans après, l’association la Paternelle fut autorisée à rouvrir « un village des jeunes » sous la forme d’un Institut médico-professionnel. Signe des temps, elle s’est rebaptisée l’année dernière « Atouts & Perspectives » et accompagne cent quinze jeunes de 14 à 20 ans incompatibles avec le système « ordinaire » dans le cadre d’un « Dispositif intégré thérapeutique éducatif et pédagogique » (Ditep).

À l’écart des pavillons historiques, une équipe de formateurs leur fait découvrir les métiers du bâtiment et des espaces verts dans de grands ateliers modernes. Plus loin, le petit cimetière (où reposent les deux fondateurs) rappelle que, sur dix-sept mille enfants passés dans la Colonie, plus de sept cents sont morts ici – mais combien y sont enterrés ? Deux cent trente-trois d’entre eux n’ont jamais été inscrits dans les registres de décès. […]


Thomas Bécard. Télérama. Titre original : « La Colonie de Mettray en Touraine : dans l’enfer du premier bagne pour enfants ».


Source (Extraits)


À lire : La Colonie de Mettray, de Jean-Michel Sieklucki, éd. Lamarque ; La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, de Raoul Léger, éd. L’Harmattan ; Éduquer et punir, La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray (1839-1937), de Sophie Chassat, Luc Forlivesi et Georges-François Pottier (dir.), éd. Presses universitaires de Rennes.